This is a reproduction of a library book that was digitized by Google as part of an ongoing effort to preserve the information in books and make it universally accessible.
Google books Es
https://books.google.com
À propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne.
Ce livre étant relativement ancien, 1l n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression “appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d’utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers. Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. S1 vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.
À propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frangais, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http : //books.gqoogle.com
n 1,515,973
COTTON ICT I IL ET CITE LI =
Digitized by Goo ogle
ee dd —"— à
—-ss
REVUE
DU
SEIZIÈME SIÈCLE
PUBLICATIONS DE LA
SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
NOUVELLE SÉRIE
—— ge —
REVUE
SEIZIÈME SIÈCLE
TOME VI — 1919
PARIS Épouarr CHAMPION
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 5, QUAI MALAQUAIS Téléph. : Gobelins 28-20
1919
A 1. , Miboe POLE PE NOTA LA | d CU | EX
…
i"*
“
Digitized by Google
PUBLICATIONS DE LA
SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
NOUVELLE SÉRIE
—140e—
REVUE
DU
SEIZIÈME SIÈCLE
TOME VI — 1919
PARIS Épouarr CHAMPION
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 5, QUAI MALAQUAIS Téléph. : Gobelins 28-20 1919 Fascicules 1-2
VI. VII. VIII.
SOMMAIRE.
. É. Bescu. Un moraliste satirique et ratio-
naliste au xvic siècle : Si Tahureau (1527-1555).
. A. Tizzey. Les romans de heraletie en
prose.
. Léo Mouron. Une Drendie conspiration
en 1577 : l'affaire du baron de Vitteaux.
. Jean PLarrar». La vie chère au xvie siècle. . Lazare SaiNÉAN. L'histoire naturelle dans
l'œuvre de Rabelais (5° article). Hugues Vacanay. À propos de Ronsard. . P. Dorveaux. Cornarien.
Notes pour le commentaire de Rabelais (Jacques BouLenGEr, Jean PLATTAR»D).
CoMPTES-RENDUS.
J.-Roger CHARBONNEL. La pensée italienne
au xvit siècle et le courant libertin (H. Busson).
R. CHauviRé. Jean Bodin, auteur de la République (V.-L. BouriLLv).
In. Colloque de Jean Bodin. Des secrets cachez des choses sublimes entre sept sçavans qui sont de différents sentiments (In... à
Léontine Zanta. La Renaïssance du stoï- cisme au xvi* siècle (Jean PLATTAR»).
In. La traduction française du Manuel d'Épictète d'André de Rivaudeau au xvie siècle. (Ip.). Us
CHRONIQUES
Bulletin d'histoire littéraire (Jean PLarrarp). Chronique rabelaisienne.
Pages
114 117
122
127
127
131
131 134 134 149
Prière d'adresser toutes les communications et la cor- respondance à M. JEAN PLATTARD, 49 bis, boulevard du Pont Achard, Poitiers (Vienne).
UN MORALISTE SATIRIQUE ET RATIONALISTE AU XVI- SIÈCLE
JACQUES TAHUREAU
(1527-1555) *.
C’est une étrange destinée que celle de la renommée littéraire de Jacques Tahureau. Auprès de ses contempo- rains, il passe pour un poète estimable et gracieux, remar- quable surtout par l’ardeur « mignarde » et lascive de ses vers; somme toute un aimable talent, comme l’école de Ronsard en produisit en nombre imposant à partir de 1550. Il meurt à vingt-huit ans, un an après la publication de ses œuvres poétiques, et voici que, dix ans après sa mort, un petit ouvrage en prose, publié par un de ses amis, vient révéler que ce léger et brûlant rimeur avait été un mora- liste vigoureux et un âpre satiriste. Ses Dialogues non moins profitables que facétieux obtiennent un succès considé- rable, attesté par le chiffre exceptionnel de treize éditions en vingt ans, de 1565 à 1585, plus une quatorzième en 1589 et une quinzième en 1602. — Puis c’est le silence, aussi brusque et aussi complet que la vogue avait été éclatante. Tahureau est totalement oublié, parfaitement inconnu ? pendant deux siècles, jusqu’à ce que Sainte-Beuve, dans son Tableau de la poësie française au XVIe siècle
1. C’est sur les conseils de M. Lefranc que M. Besch entreprit ce travail, dont il communiqua la première esquisse à la Conférence d'histoire littéraire de la Renaissance, à l'École des Hautes-Études. La mort ne lui a pas permis d’en revoir les épreuves (N. D. L. R.).
2. Sauf une mention de quelques pages dans la Bibliothèque fran- çaise de l’abbé Goujet.
REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VI. I
2 JACQUES TAHUREAU.
(1828), tire son nom de l'obscurité et cite avec éloge . quelques courts extraits de ses poésies. D’autres pièces sont exhumées au tome IT du recueil des Poètes français de Cré- pet; puis Blanchemain, en 1869, publie une édition com-. plète de ses œuvres en vers'. Les poètes romantiques ne sont pas loin de le saluer comme un de leurs ancêtres. N'est-il pas 'Mnort dans l’ardeur dè la ljeurtesse et dans tout« . le feu de la passion, mort d'amour, comme le laisse entendre son biographe Cohetet, et peut-être même, — élégance suprême! — mort poitrinaire*? Les critiques de l’époque s'occupent uniquement de son œuvre politique : « Il vécut d'amour et de poésie », dit l’un d’euxi. On l'idéalise, on le représente comme un maître et un précur- ‘seur de Ronsard.'On passe sous silence les Dialogues, ‘dont l'existence dérange cette conception romantique; quelques-uns en contestent l’authenticité; ceux qui ‘en parlent ne semblent pas les avoir lus de très près, car ils les classeñt parmi les contes et nouvelles, alors que ce sont plutôt des essais de morale et de satire sociale. Enfih, en 1871, une bonne édition en est donnée, chez Lemerre, par M. Conscience, et l'on commence à s’apercevoir de la valeur:et de l’intérêt de ce petit ouvrage. Récemment, M. Pierre Villey, dans sa thèse sur Montaigne, Signalait Jacques Tahureau comme un représeritant de cet état d’esprit à la fois indépendant et sage et de ce libre ratio- nalisme dort Montaigne devait être, quelques années plus tard, le type le plus accompli. Ainsi son œuvre tend-elle à reprendre la place que les contemporains lui avaient sporitanément attribuée.
1. Collection Guy, 2 vol. in-16.
2. « Quelques autres de son tems n’imputent qu’à ce fascheux lien [son « funeste » mariage] la seule et véritable cause de la mort précipitée de ce jeune poète, trop ardent et trop amoureus » (Guil- laume Colletet, Notice extraite du ms., aujourd’hui perdu, des Vies des poètes français, publ. par Blanchemain, en tête de l'édition des Mignardises amoureuses).
3. Voy. Henri Chardon, La vie de Jacques Tahureau (Revue his- torique et archéologique du Maïne, 1884, 2° semestre).
4. Pierre Malitourne, Notice sur Tahureau, dans Les poètes fran- çais de Crépet (t. II, p.87 et suiv.). — Cf. la notice de Blanchemain,
JACQUES TAHUREAU. 3
Vicissitudes curieuses, et instructives, d’une réputa- tion. Beaucoup des jugements que nous portons sur les écrivains d’autrefois doivent être ainsi entachés d’erreur. Telle œuvre qui obtient tous nos suffrages passa presque inaperçue à son apparition; tel auteur que nous considé- rons comme secondaire exerça plus d’influence sur ‘son temps qu’un grand génie dont l’action fut plus durable, mais plus lente à se produire. Jacques Tahureau, qui semble avoir appartenu à cette première catégorie, mérite d’être, à ce titre, tiré d’un trop complet oubli.
I. — La vx.
Quelques documents, peu nombreux et incomplets!, nous renseignent sur sa situation sociale, son milieu et les circonstances les plus caractéristiques de son existence.
Il était gentilhomme, et s’en vantait?. Sa famille, fixée dans le Maine vers 1500, descendait-elle de du Guesclin, comme affirmait Louis Maulny, historien du Maine‘? Le fait est au moins douteux : le père de Tahureau dut soutenir des procès, de 1540 à 1549, pour établir la preuve de sa noblesse, afin d’être dispensé de la taille : elle ne paraissait donc ni très ancienne ni très incontestable.
dans Poètes et amoureuses du XVI°- siècle, Paris, Willem, 1877, et aussi l’article de M. de Clinchamp, dans le Bulletin du Büibliophile, VII: série, 1846. |
1. Ces documents sont : la notice de Guillaume Colletet, men- tionnée plus haut; une notice assez bien renseignée de La Croix du Maine, compatriote de Tahureau, dans la Bibliothèque française; une notice de du Verdier; l’épître de Maurice de la Porte en tête des Dialogues; quelques allusions éparses dans les œuvres des poètes contemporains et de Tahureau lui-même; quelques renseignements: sur sa famille, dans le Dictionnaire hist. et archéol. du Maine, de Le Paige (1777, 2 vol. in-8), qui avait connu un de ses descendants, et son contrat de mariage, publié par M. H. Chardon, op. cit. — Cette étude de M. Chardon est essentielle sur la vie de Tahureau.
2. Cf. Dialogues, p. 66 (éd. Conscience) : Je ne veux, dit-il, « indif- féremment vitupérer les gentilzhommes (veu que je me ferois tort à Mmoi-mesme »).
3. Ms. dont un extrait a été publié par Blanchemain, en tête des Mignardises amoureuses, note 3.
4. H. Chardon, op. cit.
4 JACQUES TAHUREAU.
Mais Tahureau était allié par sa mère à d’assez grandes familles : celle des Couthardy, des Tiercelin, des Ron- sard'!, Il était aussi de fortune modeste, sans doute : le Démocritic, qui, dans les Dialogues, semble bien l’incar- nation de Tahureau, oppose à plusieurs reprises les « simples gentilshommes » comme lui aux grands sei- gneurs de cour « qui sont devenus riches en dormant? ». Son père était juge royal et ordinaire du Maine quand il naquit, au Mans, en 1527, second de ces quatre enfants : Pierre, Jacques, Marie et Anne.
Il fit de bonnes études classiques « tant en la langue latine qu’en la grecque », dit du Verdier. Il fréquenta l'Université d'Angers « où il esclatta merveilleusement », note Colletet. Il fut ensuite quelque temps soldat; la car- rière des armes était traditionnelle pour les cadets de famille. Maurice de la Porte, suivi par du Verdier, affirme qu’il prit part « aux guerres d’entre le roi Henri II et Charles le Quint empereur ». Colletet assure qu’il fit cam- pagne en Îtalie, et Tahureau se représente lui-même « passant les monts® ». Or, les opérations en Italie, inter- rompues un instant par la mort de François Ie, ne reprirent sous Henri II en Piémont qu’en 1551. C’est donc à cette date qu’il faudrait placer les débuts de Tahu- reau dans la carrière militaire.
Ce fut un bref épisode dans sa vie. Il n'avait pas la vocation, et c'était la curiosité, le désœuvrement, le dilet- tantisme, pourrait-on dire, qui l'avaient, semble-t-il, engagé dans cette voie : « .… Me trouvant enfin lavé et recreu des études, dit le Démocritic, jé voulu tenter la voie des armes pour sçavoir comment on S'y gouver- noit{. » Il quitta bientôt le service; l’expédition se termina en voyage, il visita l'Italie et la Suisseÿ.
1. Claude de Ronsard, seigneur de la Possonnière, frère de Pierre, . avait épousé en 1536 Anne T'iercelin, fille d’un frère de Marie Tier- celin, mère de Tahureau.
2. Dialogues, p. 65.
3. Sonnet des Mignardises, p. 60 (éd. Blanchemain).
4. Dialogues, p. 110.
5. Ibid., p. 26.
JACQUES TAHUREAU. 5
En 1553, il était certainement revenu au Mans, puis à Angers, et enfin à Poitiers, où il reprenait ses études. La Pléiade commençait à briller. Tahureau, séduit par l'exemple de Ronsard, endoctriné surtout par Baïf qu’il avait rencontré en passant à Paris, avec qui il s'était lié d'amitié!, « s’amusa à discourir de l’amour, dont si doc- tement et mignardement il s’acquitta..… qu’il sembloit entre les poètes français être seul vraiment amoureux? ». Il fut, avec son inséparable Baïf, à la tête d’un de ces cénacles provinciaux qui se multiplièrent à cette époque florissante et dont le plus célèbre était celui de Poitiers. Vauquelin de la Fresnaye#, La Péruse, Charles Toutain, Scévole de Sainte-Marthe, Guillaume Bouchet, etc., en faisaient partie avec eux, et tous, à qui mieux mieux, chantaient en vers « pétrarquizés » la Dame qu'ils s'étaient choisie.
A la fin de 1553, Tahureau avait réuni la matière d’un petit volume de vers que des applaudissements de ses amis et les encouragements de Ronsard! l’engageaient à publier. Mais il fallait, selon la mode du temps, trouver un protecteur « qui vueille ses vers guerdonner », car un
1. Voy. Dédicace des Amours de Francine, au duc d'Anjou, éd. de 1571, par Jean-Antoine de Baïf :
« … Quitay ma Seine avec mon Tahureau, (Toujours le miel coule sur le tombeau Du jeune amant! Que les vermeilles roses Au doux printems y fleurissent écloses!) Luy me tira sur les rives du Clain
Pour compagnon. Là je fu pris soudain Par les attraits d’une fille sçavante
Que sous le nom de Francine je chante. »
Baïf avait déjà publié les Amours de Méline (décembre 1552).
2. Maurice de la Porte, Épistre dédicatoire, en tête des Dialogues, éd. Conscience, p. 1v.
3. Voy. Vauquelin, Satyres françaises. Préface « À mon livre » :
« Lors Angers nous feit veoir Tahureau qui, mignard, Nous appréanda tous au sucre de cet art. »
Vauquelin dit plus haut qu'il ne passait point encore onze ans, c'était donc en 1553. 4. Ode à P. de Ronsard, p. 55 des Premières poésies.
6 JACQUES TAHUREAU.
livre risquait d’être mal accueilli s’il ne se présentait à l'ombre d’un patronage illustre. Tahureau vint à Paris, se fit présenter à la cour, au roi même, par le vieux poète Saint-Gelais!, adressa des sonnets flatteurs, des odes louangeuses à quelques personnages illustres?. Le 13 dé- cembre 1553, Louis de Lorraine recevait à vingt-six ans le chapeau de cardinal : il passait pour être d'humeur joyeuse et d’esprit éclairé. Tahureau saisit l’occasion et obtint la permission de lui dédier ses Premières poésies. Il les fit imprimer à Poitiers en mai 1554, chez « les de Marnefs et Bouchetz frères ». Et immédiatement après paraissait un second recueil de pièces plus personnelles, gracieuses en général et chaudes de ton, quelques-unes franchement érotiques et lascives, les Sonnets, odes et mignardises amoureuses de l’Admirée, publiés chez le même éditeurs.
Et Tahureau connut la gloire. Il fréquente alors la cour où il reçoit « tant d’heur et d'honneur ». Il semble qu’il nourrisse l'espoir de devenir une sorte de poète officiel : il s'adresse aux « Enfans de France », pour les prier de lui accorder leur protection :
Et de votre race royale Le poète sacré m’ordonnert.
Il est reçu par Marguerite de France, sœur de Henri II, à laquelle il présente ses premiers ouvrages et qui lui donne « courage et espoirs ».
Tout en le félicitant, elle dut lui faire quelques remon- trances et l’engager doucement à changer de style. Il
1. Odes et sonnets, p. 66 : Ode à Mgr Saint-Gelays.
2. Recueillies dans les Premières poésies.
3. Les Premières poésies de Jacques Tahureau, dédiées à mon- seigneur le Révérendissime cardinal de Guyÿse. À Poitiers, par les de Marnef et Bouchetz frères, 1554, in-&, lettres italiques. — Sonnets, odes et mignardises amoureuses de l’Admirée, par Jacques Tahureau, Ibid., 1554, in-8°, lettres italiques. Reliés dans presque toutes les éditions à la suite des Premières poésies. — Reproduits par Blan- chemain, éd. citée. à
4. Aux Enfans, Premières poésies, p. 23.
5. Épiître dédicatoire au cardinal de Guyse, fin.
JACQUES TAHUREAU. 7
subit, lui aussi, la séduction et l’influençe de la princesse érudite et délicate dont Joachim du Bellay, depuis 1549, se proclamaïit le chevalier. An commencement de 1555, il écrivait et publiait en les lui dédiant des poésies morales d'un ton tout différent : une pièçe, De la vanité des choses, était inspirée directementde l'Ecclésiaste ; une ade, intitu- lée De la constance de l'esprit, était empruntée à Horace et même aux T'ysculanes de Cicéron. Le poète des Bai- sers et des Mignardises y ajoutait aussi soys le titre de Contr'amour la satire la plus violente qu’on puisse ima- giner contre la folie de l’amoureux transi à la Pétrarque, — qu'il se souvenait d’avoir été naguère?. Ce recueil de vers débyutait d'antre part par une Oraison qu roy de la grandeur de son règne et de l'excellence de la langue françoyse, où il imitait tour à tour Cicéron et du Bel- lay*, — épreuve parfois affaiblie et parfois forcée de Ja Deffence et Illustration. Ainsi le jeune et ardent rimgur s'était bien assagi au cours de cette année 1554-1555. Peut-être essuya-t-il quelques déboires dans ce milieu mondain, où sa fortune relativement modeste ne lui per- mettait pas de tenir un rang digne de lui. Peut-être sa « prudhomie », son bon sens de provincial étaient-ils choqués par cette exjstence factice, comme semblent l’in- diquer. de nombreux passages des Dialogues. Peut-être aussi se sentait-il déjà touché par la maladie; peut-être enfin tout simplement voyait-il venir, après une Jeunesse agitée, l'heure de se ranger, de cultiver ses domaines et
1. Voy. Cicéron, Tusculanes, III, 1. Le sujet, inspiré d’Horace, avait été déjà traité par Ronsard, Odes, IIL, 19, et du Bellay, Vers lyriques, XII. Mais Tahureau seul s’est inspiré de Cicéron. — Une autre pièce du même opuscule, De l'inconstance des choses, rappelle une pièce de du Bellay, sous le même titre, Vers lyriques, III.
2. Oraison, etc.…., plus quelques vers du mesme autheur, dédiez à madame Marguerite, à Paris, chez la veufve Maurice de la Porte, 1554, in-4°. Dédicace datée du 15 avril. Privilège du 30.
3. Cf. Cicéron, Pro Archia, VII et X; Deffence et Illustration de la langue françoyÿse, chap. xr. .
4. Par exemple, Tahureau va plus loin que du Bellay et proclame la supériorité de la langue française sur le latin et le grec.
8 JACQUES TAHTREACU.
son esprit, de mener cette existence bourgeoise vers laquelle l'inclinaient ses goûts et sa tournure d'esprit. Quoi qu'il en soit. il se retira dans ses terres du Maine, en 1555, au domaine de la Chesnaïie. et il épousa {le con- trat de mariage est deté du 28 septembre‘ « honneste fille Marie Grené, fille d'honnorable homme Jean Grené et-de demoiselle Guillemette Barbet, sa veufve, demeurant dans la ville de la Charité, au diocèse d'Auxerre ».
Quelques mois après? il mourait. âgé de vingt-huit ans. Était-ce de s'être montré, comme l’insinue Colletet, « trop ardent et trop amoureux »? Tahureau a-t-il été le mar- tyr de l'amour conjugal? Ce serait au moins piquant de la part du sévère moraliste et de l’âpre détracteur des femmes, qui écrivait dans ses Dialogues, à la même époqueë, que « plustost il auroit le désir de n’estre point que de laisser assaillir son cueur d’une folie tant sotte et contre toute raison ». Mais il est plus probable que c’est là une simple légende, issue de la réputation d'amoureux insatiable que quelques pièces célèbres des Mignardises avaient value à leur auteur.
* #5 +
Si incomplets qu'ils soient, ces renseignements sont suffisants pour nous faire entrevoir sa formation et ses dispositions maîtresses.
Il a reçu l'éducation typique des bons esprits de son temps, celle qui se propose pour but de former ce qu’on appelle alors le « gentilhomme » et qu’on appellera au siècle suivant « l’honnête homme » : de solides études en
1. Publié par M. Chardon, op. cit.
2. « L'an 1555 », dit Colletet, mais la date n'est précisée par per- sonne. Si l'on fait commencer l’année à Pâques, sa mort pourrait être reportée jusqu'en mars ou avril 1556.
3. Maurice de la Porte (EÉpistre dédicatoire des Dialogues, p. v) dit que Tahureau avait laissé une copie des Dialogues à son frère, « délibérant de partir de ceste ville de Paris pour se retirer en son pais natal ». Ils auraient donc été composés au. commencement de 1555.
4. Dialogues, p. 40.
JACQUES TAHUREAU. 9
province et la pratique de la vie mondaine à Paris; une forte culture latine et grecque, complétée par le séjour obligé en Italie et par une série de voyages « pour apprendre ce que c’est que du monde! ». Cette formation intellectuelle, à la fois expérimentale et livresque, se rap- proche singulièrement de celle de Montaigne : il n’est pas jusqu’au voyage en Italie, avec retour par la Suisse et peut-être par l’Allemagne, en « notant au doit et à l'œil tout ce qui se présente devant soi? », qui ne rappelle celui de l’auteur des Essais. Et, comme lui, arrivé à la matu- rité, « lassé et recreu » de l'agitation du monde, il éprouve le besoin de se retirer dans ses terres, au milieu de ses livres et de quelques amis choisis, afin d’y « prendre ce qu’il pourroit de contentement avecques quelque peu de ceux qui ont pareillement la cognoissance de telles resve- ries mondaines? », — mais se réservant d'accueillir à l’oc- casion des visiteurs d’une mentalité moins haute sur les- quels il continuera son étude ironique de l’âme humaine et dont il se sert « comme de badins ».
Il appartient à cette noblesse provinciale, noblesse de robe plutôt que d'épée, qui est très proche de la bour- geoisie par la tournure d'esprit et le genre d'existence. On a dit avec raison qu’elle constituait la partie la plus cultivée de la société française, celle qui fournit à la France au xvie siècle le plus grand nombre de ses écri- vains et de ses érudits®. Elle est aussi plus représentative de l’âme nationale : surtout dans ces provinces du Centre,
1. Dialogues, p. 107.
2. Ibid., p. 186.
3. Ibid., p. 100.
4. Son père, avons-nous dit, était juge royal du Maine. Son grand- oncle, Pierre Couthardy, était premier président au Parlement de _ Paris, et son grand-père maternel, Louis Tiercelin, avait été prési- dent aux Requêtes du Palais. Lui-même avait fait du droit à Angers, au témoignage de Vauquelin de la Fresnaye (Art poétique, t. Il). Son frère, Pierre Tahureau, « suivait les armes », mais était « très versé dans la jurisprudence », d’après La Croix du Maine (Biblio- thèque française, notice sur Pierre Tahureau).
5. P. Villey, Montaigne (Bibliothèque française, coll. Plon et Nour-
rit), 1912, P. 41. |
10 JACQUES TAHUREAU.
Maine, Anjou, Poitou, Touraine, qui sont le cœur de la France, et dans lesquelles sa famille est fortement racinée, elle est moins accessible à cette culture cosmopolite qui se répand alors dans la haute noblesse parisienne, celle des courtisans, et qui se manifeste par une véritable « ita- lomanie ». Autant que ces « grans seigneurs de cour », Tahureau est homme du monde, et plus qu’eux il est ins- truit; et il est moins frivole, moins léger, moins prompt à tourner au vent de la mode. Son ferme bon sens s’ap- puie sur la tradition française; sa forme d'esprit, c'est l’es- prit gaulois, robuste et sain, modéré, raisonnable et joyeux, tout proche de la nature et corrigeant ceux qui s'en éloignent par un rire que sa distinction de gentil- homme empêche de devenir trop gros. Par son éducation, par sa situation sociale, Tahureau devait être un excel- lent exemplaire de la mentalité française intelligente et cultivée vers le milieu du xvie siècle.
II. — LEs RECUEILS POÉTIQUES.
Les poésies de Jacques Tahureau, 8j charmantes qu'elles soient souvent, ne méritent pas de retenir très longtemps l'attention. Elles n’apportent en somme aucune note nou- velle dans Îa littérature du xvie siècle. Il s’est révélé sim- plement comme un excellent élève, habile et quelquefois heureusement inspiré, de Ronsard, du Bellay et Baïf.
On a pu se demander quelque temps s’il n'avait pas été au contraire un précurseur. Le privilège de ses deux
recueils poétiques est daté d'Écouen, « le 7 de mars 1547 ».
On était donc tenté de supposer, comme Brunet, que l’édi- tion de 1554 avait été précédée d’une autre édiüon plus ancienne, ou que, si l'impression avait été retardée jus- qu’en 1554, les poésies avaient été composées en grande partie à la date où le privilège avait été demandé pour elles, c’est-à-dire plus d’un an avant la Deffence et Illus- tration de la langue françoysel!
Cependant, quand on essaye de dater Les pièces qui S'y prêtent, — et elles sont nombreuses, — grâce aux allusions
JACQUES TAHUREAU. | 11
qu’elles cohtiennent à des personnages ou à des événe- ments historiques, elles se placent toutes dans le cours des années 1553 et 1554, les plus anciennes remontant à peine à 1552. Enfin, la question se trouve définitivement tranchée par les études de M. La Bouralière sur l'Histoire de l'imprimerie à Poitiers au XVIe siècle. Il a établi! que . les de Marnef et Bouchet frères avaient fait imprimer, de 1548 à 1560, un grand nombre d'ouvrages variés, en vertu de ce même privilège du 7 mars 1547 et en changeant sim- plement le nom de l’auteur et le titre de l'ouvrage : par exernple l'Arithmétique de Jacques Pelletier du Mans, achevée d'imprimer le 12 février 1548; une traduction du Prince de Machiavel, parue en 1553; les Foresteries de Vauquelin de la Fresnaye, publiées en 1555; jusqu’à une histoire De la République des Turcs, de Guillaume Postel, parue en 1560, etc. La cause est donc entendue, Tahureau n’a fait que suivre le courant, avec une docilité enthou- siaste. Dans ses Premières poësies (qui prennent dans une édition de Benoît Rigaut, parue à Lyon en 1574, le titre de Odes, sonnets et autres poésies gentiles et facétieuses), on trouve quelques pièces qui rappellent la manière de Saint-Gelais : par exemple les épigrammes De Janette, De Denyse à un rousseau (cf. Saint-Gelais, Du rousseau _et de la rousse), ou celle de Marot, comme l’épigramme à Un amoureux importun et même l’ode À Claude de Bauf- fremont. Mais la plupart sont des odes qui s’inspirent d’Horace, à l’exemple de celles de Ronsard ou de du Bel- lay, dont elles reproduisent tout à fait le genre et le ton, pr exemple l’ode 18 À Nicolas de Chaumont s'inspire de l’ode d'Horace : « Sed quo, Musa, Vendis...? » etc. L’ode 24, A Jacques Coyttier, de l’honneste liberté d’un poète, est tirée de l’ode 3 du livre IV d'Horace et rappelle, du reste, celle de du Bellay à Bouju sur Les conditions du vray poète qui figure dans le Recueil de poësies de 1549, etc. Quelquefois même il imite directement ses maîtres sans recourir à la source antique : par exemple un passage de
1. P. 109 et suiv. de l'ouvrage cité.
12 JACQUES TAHUREAU.
l’ode À Pierre de Pascal est imité de l’ode pindarique de Ronsard à Michel de l’Hospital {livre I, ode 10, strophes 3 et 4!), l’ode Contre ceus qui le blasment de suyvre la poé- sie rappelle la pièce de du Bellay Contre les envieux poètes et un passage de l’ode À Saingelays (la comparaison de la poésie avec la peinture et le développement sur le mépris du gros populaire) est emprunté à la Deffence et Illustration (2° partie, chap. xi).
Le recueil, qui ne comporte que quarante et une pièces, est assez inégal ; quelques-unes sont assez froides, sonnets louangeurs ou flatteuses épîtres à de grands personnages, dont il recherche l’amitié; mais de temps en temps retentit un accent plus personnel, sentiment de la nature, amour du pays natal, comme dans l’ode Aux Muses, les conviant en son pays du Maine, ou comme dans la très belle pièce intitulée : De l'heur que reçoivent ceux qui meurent entre les bras de leurs dames, ardeur juvénile et passionnée qui annonce l'inspiration des Mignardises.
Il y a de jolies choses dans ce second recueil, auquel le premier servait en quelque sorte de préface et peut-être aussi de couverture; tous ces noms de graves personnages et de gentilshommes bien en cour, à qui Tahureau adres- sait ses Premières poësies, donnaient un vernis de respec- tabilité aux œuvres d’un poète qui avait de si belles rela- tions, et elles disposaient à l’indulgence en faveur des audaces lascives qui égayaient son ouvrage principal.
C’est une sorte de roman d’amour, une suite de sonnets entremélés de vers lyriques. Un jour de mardi gras, en jouant « au jeu de mommerie », il rencontre celle qu'il
1. L’allusion aux vers de Ronsard est évidente dans ce passage :
« Allez, encore un coup, mignards, dans la mer Voir les flots aboyans grossement escumer
Et les ondes tranchant r'appelez vostre mère Qui vous reguidera devers vostre père... »
2. Imitée en partie de Properce (voy. la mort d'Achille, Prop. Il, 7). À rapprocher aussi du sonnet 14 des Erreurs amoureuses de Pontus de Thyard. La pièce contient des allusions à l’Arioste : Ysabelle et Zerbin.
JACQUES TAHUREAU. 13
doit aimer et il reçoit le coup de foudre; il a quatorze ans et elle un peu moins : on est précoce au xvie siècle. Il la revoit en diverses circonstances, et la passion naît, le tour- mente, le « poinct ». Il commence à la chanter, augmen- tant ainsi « son doux martire », sans être payé de retour :
Je me fay fort de ce que je ne puis. .… et de mes vers tant seulement j’anime … Un seul object, qui tout me déanime.
Elle le plaisante d’abord, ne le prend pas au sérieux, puis s’irrite et le rebute. Lui, passe de la douleur et du dépit à la jalousie, à la colère, puis au désespoir; il appelle la mort, il crie pitié :
Mais que me sert faire entendre Mon chant pitoyable et tendre, Si une, hélas! n’en croit rien, Que sur toute autre j’admire Et que seule je désire
Se convertir à mon bien!
Elle est touchée cependant et l’avoue, mais glle résiste encore, soucieuse de son honneur. Il redouble ses plaintes, ses injonctions, ses. flatteries et finalement il triomphe de ses résistances. Alors le voici triomphant et « en liesse »; il chante son admiration, son ardeur, puis son bonheur, son ivresse et, dans une suite de Baïsers, il détaille ses Jouissances :
.… Qui a lu comme Tibulle
Et le chatouillant Catulle
Se baignent en leurs chaleurs; Comme l’amoureux Ovide, Sucrant un baiser humide,
En tire les douces fleurs;
Qui a vu le passereau
Dessus le printemps nouveau Pipier, battre de l’aile
Quand d’un infini séjour
Il mignarde sans séjour
Sa lascive passerelle;
14 JACQUES TAHUREAU.
.… Celui qui aura pris garde
A cette façon gaillarde
De tels folastres ébats,
Que par eux il imagine
L’heur de mon amour divine Quand je meurs entre tes bras!
Rempli d’orgueil, sûr de son amour, il ne craint plus que la mort. Nous sommes à la page quatre-vingt-dix du recueil; le roman est terminé et les quelques pièces qui suivent ne s’y rattachent plus directement.
Roman vécu? Passion sincère? Il est fortement permis d’en douter. Blanchemain s’est donné beaucoup de mal pour essayer d'identifier, à force de rapprochements et de conjectures ingénieuses, la personne de « ’Admirée! »; ce serait la sœur de la Francine de Baïf, Marie de Gennes. A vrai dire, l'hypothèse est peu vraisemblable. On a vu que ce n'est pas elle qu'il épousa et, à son contrat de mariage, il a pour témoin « noble homme Guillaume de Gennes, demeurant à Tours », le frère de ces demoiselles. Si libres que soient les mœurs du temps, il est difficile d'admettre que ce gentilhomme ait consenti à servir de témoin au mariage, avec une autre femme, d'un homme qui non seulement aurait été l’amant de sa sœur, mais l'aurait proclamé à la face du monde, en la déshabillant impudemment dans ses vers!
L'hypothèse est d’ailleurs inutile. Il n’est pas besoin de supposer que « J’Admirée » ait jamais existé, sinon dans le monde des rêves et des belles fictions poétiques. Le roman d'amour de Tahureau se conforme docilement à la tradition pétrarquiste; les étapes en sont devenues banales et consacrées par l’usage. Le poète développe des thèmes qui commencent à être rebattus depuis que du Bellay, Ronsard, Baïf ont donné l'exemple, en 1549-1550? : il y a
1. Voy. les notes biographiques de l'édition Blanchemain et aussi Poètes et amoureuses du XVI- siècle, du même auteur (Paris, Wil- lem, 1877, 2 vol.).
2. Voy., sur le « pétrarquisme » au xvi° siècle, la thèse de M. Piéri, Pétrarque et Ronsard (Marseille, Lepitte, 1895).
ACQUES TAHUREAU. u5
le thènre du désespoir amoureux et le thème de la jouis- sance, le thème du malheur d’aimer.et le thème du‘bonheur d'aimer, le thème’de l'humilité et le thème de l’orgueil, eic. . Les imitations, soit intégrales, soit partielles du poète de Vaucluse, abondent tout le long des Mignardises."Quel- quefois, 11 s’est borné à traduire : par exemple, dans le sonnet (p. 44) de l'édition Blanchemain : « Je suis en feu, me sentant tout en glace » (Pétrarque, E temo, e spero, e dardo,'e son unghiaccio) ; ou le sonnet (p. 38) : Soit qu'es- -&aré.par l'épaisseur d’un bois. (Pétrarque, Solo € pensoso 1 piu deserti campi. ‘). D’autres fois, ils sont seulement d’imprécises réminiscences, ou bien ‘il y a contamination de plusieurs pièces du modèle, par exemple dans le sonnet (p. 42) : Tu le sais bien et ne me veux pas croire... où l'on retrouve des expressions des sonnets 170 surtout, mais aussi 10, 17 et 104 de Pétrarque.
Mais le fait le plus significatif, c’est que Tahureau, en disciple fervent, semble quelquefois imiter ses maîtres français plutôt que le modèle italien qu’ils avaient eux- mêmes suivi, et il a vu souvent Pétrarque à travers eux plutôt qu’il ne s’en est inspiré directement : dans sept sonnets au moins, on peut retrouver les détails d’inven- tion et les expressions mêmes de Ronsard, au Ier livre des Amours de Cassandre?; dans cinq au moins, l'influence de du Bellay et de l’Oliveÿ.
1. Cf. encore les rapprochements suivants, à titre de contribution à l’étude des sources de Tahureau :
Tahureau, Mignardises, éd. Blanchemain, sonnet p. 7, et Pé- trarque, sonnet: 3; Id., Zbid., sonnet p. 9, et Id., sonnet 58; Id., Zbtd., sonnet p. 10, et Id., sonnet 86; Id., Zbid., ode p. 25, et Id., sonnet 17; Id., Zbid., sonnet p. 28, et Id., sonnet 20; Id., {bid., sonnet p. 86, et Id., sonnet 174.
2. Cf. Tahureau, Mignardises, éd. Blanchemain, sonnet p. 16, et Ronsard, Amours, éd. Marty-Lavauzx, l.:1, sonnet p. 5; Id., Jbid., sonnet p. 19, et Id., 1bid., sonnet p. 20; Id., 1bid., sonnet p. 43, et Id., Zbid., sonnet p. 35; Id., Zbid., sonnet p. 44, et Id., fbid., sonnet p. 8; Id., Zbid., sonnet p. 45, et Id., {bid., sonnet p.24; Id., Jbid., sonnet p. 89, et Id., Zbid., sonnet p. 66; Id., Zbid., sonnet p. 97, et Id., Zbid., sonnet p. 05.
3. Cf. Tahureau, Mignardises, éd. Blanchemain, sonnet p. 10, et
16 JACQUES TAHUREAU.
Toutefois, Tahureau ne se contente pas de « pétrarqui- ser » et de « platoniser ». Ce qui le distingue de ses confrères en poésie, c’est qu’il ne craint pas de faire une place dans son roman d’amour aux réalités et aux volup- tés. Et, sans doute, ces morceaux érotiques non plus ne sont pas des inventions originales; outre quelques souve- nirs de Catulle, de Tibulle et d'Ovide!, il a fait de larges emprunts aux Baisers du poète latin moderne Jean Second?, grapillant çà et là et contaminant plutôt que traduisant d’un bout à l’autre des pièces entières3, et ce procédé indique une longue et intime fréquentation et une connaissance approfondie du modèle. Il est également
du Bellay, Olive, sonnet 19; Id., Zbid., sonnet p. 8, et Id., Zbid., son- nets 21 et 82; Id., Zbid., sonnet p. 42, et Id., Zbid., sonnet 26; Id., Ibid., sonnet p. 40, et Id., Zbid., sonnet 15; Id., Zbid., sonnet p. 18, et Id., Zbid., sonnet 72.
1. Voy. la strophe citée plus haut.
2. Johanni Secundi Hagiensis Basia, Lugduni, apud Seb. Gry- phium, 1539.
3. Cf., par exemple, Baïser, I (p. 70 de l’éd. Blanchemain) :
« Passons ainsi en délices Nos jeunelettes blandices. »
et Second, Basium, XVI :
« Sic aevi, mea lux, tempora floridi Carpamus simul... »
Baiser, Il, fin p. 74, et Basium, XVII :
«a Quae, cum fragantissima jungis Oscula, de thalamo cogor abire tuo? »
Baiser, IV, 1" strophe (Vénus et Adonis), et Basium, I. Baiser, V, p. 70 :
« Grimpant comme une vigne Sur l’ormeau son compagnon... »
et Basium, Il : - « Vicina quantum vitis lascivit in ulmo... » Baiser, VI, et Basium, IX : « Non semper udum da mihi basium... » Cf. le sonnet p. 18 et Basium, XVI, passim :
« Vitam tibi longi Reddam flamine basii... » Etc.
JACQUES TAHUREAU. 17
vrai que Tahureau n’est pas le seul qui ait fait des emprunts à ce poète et que Ronsard, du Bellay, Olivier de Magny s’en sont inspirés accidentellement. Il est certain, d’autre part, que le livret des Folastries de Ronsard, paru en 1553, ne le cédait en rien, comme audace libertine, aux Mignardises amoureuses de Tahureau et même les dépassait encore. Et il faut constater enfin que, d’une façon générale, le pétrarquisme est en baisse aux environs de 1554. Le lyrisme éthéré de l’Olive, des Amours de Cas- sandre, des Amours de Méline semble avoir fait son temps; Ronsard célèbre Marie et Baïf chante Francine sur un ton plus leste et plus ardent.
La tendance est donc générale; cependant, Tahureau est celui de tous qui paraît le plus se complaire à trans- crire en vers français les expressions latines qui bravaient l'honnêteté et qui le fait avec l’accent le plus convaincu et le plus personnel. Il est le seul surtout qui ose introduire des pièces de ce genre dans un recueil de sonnets pétrar- quistes, au lieu de les présenter, comme Ronsard, dans un petit « livret » séparé, qui atfecte les allures d’une simple et passagère récréation. Ce passage soudain d’une inspiration à l’autre, c’est la revanche de l'esprit gaulois sur l'italianisme affecté et langoureux; c’est le sursaut de l’'amoureux français qui aime à mener lestement ss affaires et se sent incapable de jouer plus longtemps ce rôle de soupirant ridicule, qui meurt à toutes les pages pour la dame de ses pensées, en roulant des yeux blancs et en poussant des plaintes.
Chez les autres poètes de la Pléiade, Ronsard en parti- culier, cet esprit gaulois va trouver un aliment, en même temps qu'un dérivatif, au cours de cette année même 1554, dans la découverte et la publication, par Henri Estienne, des Odes d’Anacréon. L’ « anacréontisme » sera, pour Ron- sard et plusieurs de ses disciples, une occasion de s’aban- donner à ses tendances gauloises sous le couvert d’une autorité antique‘. Mais, à l’école du gracieux poète grec,
1. Voy. notre étude sur L’anacréontisme au XVI° siècle, dans le REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 2
18 JACQUES TAHUREAU.
elles s’affinent, se subtilisent et s’aristocratisent. Chez Tahureau, qui n’a pas connu Anacréon au moment où il composait ses poésies, l'esprit gaulois se manifeste dans toute sa franchise, sa verdeur, sa robustesse saine et natu- relle. C’est lui qui s'exprime, en empruntant çà et là le truchement des inventions licencieuses de Jean Second, dans les pièces lascives des Mignardises. Et cette disposi- tion mentale, — amour de la vie, goût des jouissances matérielles, dédain raiïlleur et un peu terre à terre des ardeurs platoniques, — qui se révèle brusquement là où on ne l’attendait guère, au milieu de poésies idéalement passionnées, annonce l’évolution du caractère de Jacques Tahureau et peut faire déjà présager un changement d’ins- piration. |
À la fin du recueil, du reste, une ode significative À M. l'Eslu de Trombay, Anthoine le Devin, des vices et mœurs corrompues de nostre aage, proclamait son inten- tion de se livrer bientôt à des travaux plus sérieux :
\ J'ay quelquefois en ma jeunesse Passé par la flame amoureuse. Mon papier rempli de mes criz Et de mes plus mignards écriz N'’en sera que trop bon témoin. Mais je vois bien que ceste rage N'est tousjours en la fantaisie, Raclant desjà de mon courage Ceste trop douce frénésie. Ainsi guidant plus sagement Les dons que j'espère des dieux, Bientost je puisse faire mieux Pour contenter ton jugement,
… Et lors, mon Devin, je diray
Plus haut les vices de nos ans,
A tes vertus les opposant,
Tes vertus que je publieray!.
LS Recueil des positions de thèses des mémoires pour le diplôme d'études supérieures, Paris, 1906. Cf. Laumonier, Ronsard, poète lyrique, thèse, 1910. 1. Mignardises amoureuses, éd. Blanchemain, p. 104.
JACQUES TAHUREAU. 19
De même à la fin de ce recueil de vers chrétiens, stoï- ciens et moraux qu’il offrait à Mme Marguerite, il ter- minait par cette strophe caractéristique une satire violente contre les pétrarquistes :
Fuyons, fuyons à ces amours cuisants, Gardons nous bien le meilleur de nos ans En erreurs si folles despendre, Fuyons ces sots, leurs larmes et leurs criz, Et travaillons à faire des écriz Où mes neveux puissent apprendre!.
On comprend donc quelle est la véritable importance qu’il faut attribuer et que Tahureau lui-même attachait à son œuvre poétique. Ce n’est qu’un passe-temps de jeu- nesse?, une distraction à la mode convenable et même « chic » pour un jeune gentilhomme cultivé qui fréquente le monde et qui jette sa gourme. Avec élégance et avec fougue, avec une habileté qui parfois fait place à l'émotion sincère, avec une fraîcheur de jeunesse souvent charmante et sympathique, il fait sa partie dans le concert et il figure avec honneur dans le groupe nombreux des disciples pro- vinciaux de la Pléïade. Il y conquiert ainsi des amitiés très vives et une réputation déjà très répandue?, mais dont il ne paraît pas en somme extrêmement fier. Ses dispositions ont changé ou plutôt se sont affermies, son esprit a mûri, ses préoccupations se tournent vers la morale. Peut-être même, pour effacer ce renom d’amoureux passionné qui s'attache à ses écrits, sera-t-il tenté de forcer la note et d'exagérer son austérité. Quoi qu’il en soit, au cours de
1. Contr'amour (cf. Contre les pétrarquistes de du Bellay, Vers lyriques).
2. Dans l’édition originale de 1555, cette pièce et cette strophe ter- minent tout le recueil :
« La muse qui, pour un temps, Nous sert d’un doux passe-temps. »
(Ode à Mellin de Saint-Gelays, Premières poésies, p. 68.)
3. On peut en trouver la preuve dans le grand nombre de pièces que les poètes du temps composèrent, suivant l'usage, pour le Tom- beau de Tahureau.
20 JACQUES TAHUREAU.
cette année même 1555, Tahureau avait composé de verve, recopié et soumis à son ami Ambroise de la Porte, avant de se retirer définitivement, pour s’y marier, dans ses terres du Maine, un écrit que la mort seulement l’empêcha de publier à cette date : Les dialogues non moins profi- tables que facétieux; où les vices d’un châcun sont repris fort asprement, pour nous animer davantage à les fuir et à suyvre la vertu.
III. — LEs « DIALOGUES ». 1° L’authenticité.
Si les Dialogues avaient été publiés en 1555 au moment où ils furent composés, ils seraient apparus sur certains points, par la nouveauté et la hardiesse de leur contenu, comme une œuvre de précurseur et peut-être, parce qu'ils auraient déconcerté la majorité de l'opinion publique, leur succès eût été moins grand. La mort soudaine de leur auteur, en retardant de dix ans leur publication!, en fit au contraire un ouvrage d'actualité, qui répondait à des préoccupations grandissantes. C'est donc cette circons- tance qui explique en partie le retentissement, — attesté par le nombre exceptionnel des éditions, — qu'ils eurent à la fin du xvie siècle.
1. Du Verdier, dans sa Bibliothèque française, signale une édition parue en 1562, mais on n’en trouve pas de trace, et c'est peut-être une erreur. La première édition connue est celle de Paris, « chez Gabriel Buon, au clos Bruneau, à l'enseigne Saint-Claude, 1565 ». Reproduite chez le même éditeur en 1565, puis 1566, in-8°. — Edi- tions de Paris, chez le même éditeur, en 1568, 1570, 1572, 1574, 1576, 1580 et sans date, in-16. — A Rouen, chez Nicolas Lescuyer, 1583, in-16. — À Rouen également, chez Martin Le Mégissier, 1585 et 1589, in-16 (ces éditions, depüis celles de 1568, sont augmentées de cinq pièces de vers empruntées à l’Oraison au roy...). — À Envers (sic), chez Pierre Vibert, 1568 et 1574, in-16. — À Lyon, chez P. Rigaud, en 1568, in-16 (ces trois dernières éditions augmentées d’un sonnet de Jacques Moysson à la louange de Tahureau). Enfin, à Lyon, chez P. Rigaud, en 1602, in-16 (augmentée des Sonnets, odes et mignar- dises de l’A dmirée). — Toutes ces éditions sont d'ailleurs absolument identiques et copiées l’une sur l’autre.
JACQUES TAHUREAU. 21
A la vérité, ce retard si opportun est fait pour inspirer la méfiance. Les Dialogues sont-ils réellement une publi- cation posthume, et leur authenticité est-elle bien établie? Ne seraient-ils pas plutôt une œuvre récente, un pamphlet né des polémiques courantes, qu’un auteur vivant, un peu inquiet de ses audaces, aurait mis prudemment sur le compte d’un mort?
Cependant l’honnête Maurice de la Porte, qui en fut l'éditeur, ne semble guère capable d’avoir produit une œuvre de cet esprit et de ce style. Il n’est connu que par une sorte de dictionnaire des Epithètes françaises, ouvrage de patience et d’érudition un peu puérile, qui ressemble à ces Thesaurus poeticus ou ces Gradus ad Parnassum, à l’aide desquels les élèves de naguère bâtissaient des vers latins. De plus il a pris soin d’expliquer et de démontrer par des arguments qui semblent valables les raisons et les circonstances de la publication.
Il atteste que le manuscrit fut remis « en sa présence » à son frère Ambroise par Tahureau qui « déliberoït partir de ceste ville de Paris pour se retirer en son païs natal » et qui le pria « de le voir et lui en mander son avis ». Il peut en porter « un certain témoignage, estant oculaire témoin ». Mais, avant que l’ouvrage ne fut publié, la mort, « qui renverse à l'instant les entreprises des hommes... eus n’estans encores parvenus au xxvinie an de leur aage, presque en un mesme tems trancha le filet de leur vie ». Maurice de la Porte, en raison des « urgentes occupations qui, depuis le décès de son frère, l’ont de tous costés envi- ronné », fut obligé aussi de retarder l’édition.
La copie, ajoute-t-il, est tout entière « minutée de la propre main d’icelui Tahureau, ainsi qu’il peut estre véri- fié par ses lettres missives qui sont en ma possession : argu- ment péremptoire pour inférer l’œuvre estre sien, parce qu’il n’est poinct vraisemblable, lui estant gentilhomme vivant de ses rentes, qu’il eust voulu, si c’eust esté le labeur d'autrui, prendre une peine tant laborieuse, de laquelle l’un de ses serviteurs ou quelque mercenaire écrivain l’eust pu délivrer ». Enfin, il invoque le témoignage de « gens
22 JACQUES TAHUREAU.
dignes de foi » qui affirment que « quand, vers la fin du premier Dialogue, en la personne du Démocritic, il invite le Cosmophile à disner en sa maison», Tahureau « désigne au vrai l’assiette et le bastiment du lieu qu’il avoit au Maine! ».
Ces arguments minutieux paraissent avoir été suffisants pour convaincre les contemporains. Aucun n’a douté de l'authenticité des Dialogues : nous avons vu qu’à partir de 1568 des éditeurs y joignent ordinairement des pièces de vers du même auteur. La Croix du Maine y ajoute un témoignage particulièrement précieux en sa qualité de compatriote de l’auteur : « Nous avons, dit-il, ses Dia- logues écrits à la main, lesquels nous espérons faire impri- mer bien plus amples qu’ils n'ont été en la première édition. Il a écrit plusieurs autres œuvres tant en prose qu’en vers françois, lesquelles ne sont encore imprimées; elles se voient, écrites à la main, en la Bibliothèque de Monsieur de la Chevalerie Tahureau, son frère. » Que sont devenus ces manuscrits ? Il semble qu’ils existaient encore en 1777, lorsque Le Paige rédigeait son Dictionnaire du Maine, car il y fait encore allusion. Peut-être ont-ils été détruits lors de la Révolution, et il faut en regretter la perte. Pour les Dialogues, Maurice de la Porte dit que le manuscrit qu'il a édité est une copie, maïs écrite de la main de l'auteur. Sans doute était-ce le brouillon que possédait Pierre Tahu- reau, et les suppressions qui ont été opérées ont dû l’être volontairement, en revisant et en recopiant l'ouvrage.
Les preuves ont bien l'air d’être suffisantes. D'ailleurs à
1. C’est probablement, d’après M. Chardon, le domaine de Fou- geray, dont Baïf parle également dans une pièce adressée à Tahu- reau et qui existait encore il y a quelques années. — Tous ces ren- seignements sont tirés de l’Epître dédicatoire adressée par Maurice de la Porte à M. François Pierron, grand-vicaire de Mgr l’abbé de Nolesmes (datée du 24 mars 1565).
2. Remarquons cependant quelques inadvertances qui donnent encore à cette copie une apparence inachevée (mais peut-être sont-ce de simples fautes d'impression) : le Cosmophile est brusquement appelé le Mondain en trois passages, p. 45, 47, 93. — Le Cosmophile répond au Mondain, p. 93. — Une phrase inachevée p. 76.
JACQUES TAHUREAU. 23
qui l'ouvrage pourrait-il être attribué en dehors de Jacques Tahureau ou de Maurice de la Porte? A Ambroise de la Porte, qui avait le manuscrit en sa possession ? Maïs alors pourquoi Maurice en aurait-il dissimulé l’auteur, qui était également mort? Pourquoi n'en aurait-il pas reporté l'honneur sur son frère regretté? — A Pierre Tahureau, frêre aîné de Jacques, connu par la notice élogieuse que La Croix du Maine lui a consacrée? Il avait, dit ce biblio- graphe, « écrit plusieurs fort beaux et doctes livres ». C'était un homme grave, versé dans la jurisprudence: il avait composé plusieurs poésies françaises « non encore imprimées, sinon quelques unes qui sont, affirme La Croix du Maine, avec les œuvres de son frère susdit ». Il semble donc que les deux frères, qui étaient très unis, aient quelquefois collaboré. Ce serait en tous cas la seule per- sonne dont il serait vraisemblable que Jacques Tahureau eût de sa main recopié les œuvres. Mais l'hypothèse doit être écartée : Pierre Tahureau était protestant; c'était même un militant du protestantisme, car en 1562, c’est-à- dire trois ans avant la première impression des Dialogues, il prenait part, dans une émeute, au pillage de la cathé- drale du Mans. Or, si l'esprit des Dialogues est extré- mement libre et au fond tout à fait incrédule, il n’en est pas moins vrai que les protestants y sont assez vive- ment attaqués en plusieurs passages et que l'ouvrage se termine sur une apologie, — inspirée par la prudence à défaut de sincère conviction, — de « Îa vraie et catho- lique Église? ».
D'ailleurs on peut donner une preuve en quelque sorte négative de l’authenticité. Il est rare, lorsqu'un mystifica- teur a entrepris d’usurper la personnalité d’un écrivain, qu'il ait l’habileté de soutenir son rôle jusqu’au bout sans aucune défaillance ; il est rare qu’il ne montre pas de
1. Voy., dans les poésies qui suivent L'oraison au roy, la pièce A P. Tahureau, son frère, de l’inconstance des choses humaines.
2. Henri Chardon, Recueil de pièces inédites pour servir à l'his- toire de la Réforme dans le Maine, 1868, t. II, p. 30.
3. Dialogues, éd. Conscience, p. 184-185.
24 JACQUES TAHUREAU.
quelque façon le bout de l'oreille et qu’un détail maladroit ne révèle pas la supercherie. Par exemple, les citations d'auteurs contemporains sont nombreuses dans les Dia- logues : il serait bien extraordinaire qu'écrivant vers 1565 l’auteur n'ait pas laissé échapper, par inadvertance, une allusion à quelque ouvrage récemment paru et que Tahu- reau n'aurait pas pu connaître. Or, une vérification minu- tieuse de toutes les citations démontre qu’elles sont toutes relatives à des ouvrages antérieurs à l’année 1555 ou parus au cours de cette année même! et jamais à des ouvrages postérieurs.
Si l’on songe enfin que les poésies de Jacques Tahureau n’avaient été pour lui, comme on l’a vu, qu’un passe-temps de jeunesse et que, par une transition très sensible, il s’acheminaïit, tout en s'y amusant, vers des préoccupations _très différentes, tous les doutes qu'avaient soulevés les cri- tiques romantiques se dissipent l’un après l’autre : Tahu- reau n’est pas resté le léger et brûlant poète dontils avaient dépeint la figure idéale : c’est un « essayiste » original et mordant, un satirique, un moraliste, et c’est cette dernière attitude qu’il aurait voulu garder lui-même devant la pos- térité.
2° Le point de départ.
Comment l'est-il devenu? On croirait entendre par places dans les Dialogues, dans le premier surtout, un accent assez personnel d’amertume et de désillusion. Mésa- ventures galantes, déboires amoureux? Ce serait la suite logique de ce roman de Tahureau qu'on se plait à imagi- ner en lisant ses poésies passionnées. Mais il a prévu l’insi- nuation et s’en défend dédaigneusement :
… Ceux qui ont esté maltraittez des femmes et qui n’ont sceu parvenir à leur intention en parlent comme toy, dit le Cosmo-
1. L'œuvre la plus récente à laquelle il fait allusion (p. 77) est le Pégase de Pierre Costeau, ou plutôt sa traduction française, par Lanteaume de Romieu, qui avait paru à Lyon, chez Macé Bonhomme, en 1522.
JACQUES TAHUREAU. 25
PHILE, n'ayans autre recours, sinon à blasmer celles qui ne le méritent tant; et à peine me peux je persuader qu'il t'en soit arrivé autrement.
DéMmocriTic. — Je ne te nieray point que si j'eusse voulu suyvre mon sot appétit désordonné que quelquefois je ne me feusse trouvé empêtré d’un tel lien; néantmoins la raison m'a tant jusques à présent commandé et commandera que plustost j'auray le désir de n’estre point que de laisser assaillir mon cœur d’une folie tant sotte et contre toute raison.
Non, s'il semble bien qu'il eut à souffrir de quelques blessures d’amour-propre, elles seraient plutôt d’une autre sorte. Petit gentilhomme provincial de fortune relative- ment médiocre, il se trouva certainement dépaysé et réduit à une condition légèrement inférieure, dont son orgueil eut à souffrir, quand il se mit un temps à fréquenter la cour. ]1 la représente comme envahie par une nouvelle noblesse mal élevée, insolente et dédaigneuse comme les parvenus, qui refuse de « rendre la deuë révérence aus honnestes gentilshommesÿ ». Il est profondémentirrité de cette décadence de la noblesse « dont le nom est aujour- d'huy tant corrompu qu'il ne s’attribue le plus souvent qu’aus riches et braves d’habits! ». Il a conçu rapidement le dégoût de cette vie de cour brillante et superficielle où régnent l’envie et la tromperie, la sottise et la corruption. Le spectacle de l'existence mondaine, la fréquentation des courtisans, leurs conversations, leurs préjugés éveillent, par contraste, son esprit critique, et bientôt il se décide, en face de ce monde de la convention et du désordre, à soutenir le parti de la raison, celui du bon sens et des bonnes mœurs.
C’est pourquoi il commence par s'attaquer au sentiment qui occupe ces âmes légères de mondaïns, à l'amour. Ils
1. Dialogues, p. 46 de l’éd. Conscience (Lemerre, 1871), SApres laquelle seront faites toutes nos citations.
2. Dialogues, p. 68-69, sur la mauvaise éducation que reçoivent les jeunes nobles.
3. Ibid., p°78.
4. Ibid., p. 67.
26 JACQUES TAHUREAU.
affectent de le considérer, pour en rehausser l'importance et la dignité, et suivant la tradition courtoise, comme le grand « maître ès arts », qui « sert plus à instruire un gros et lourd cerveau que me font toutes les autres inventions et artifices qui se puissent trouver! ». Tahureau montre, par des exemples satiriques en une suite de petits tableaux burlesques, de véritables petites scènes de comédies, à quoi se réduit le profit que les amoureux retirent de la fré- quentation de leurs Dames : sottes et vulgaires conversa- tions des bourgeoïises?, propos « fardés » et minauderies des demoiselles de cour, attitudes ridicules, passe-temps frivoles et vides, voilà tout ce que l’amour ou plutôt la galanterie leur enseigne.
Il continue alors en stigmatisant tour à tour, de la même impitoyable moquerie qui s’élève parfois à l’éloquente indignation, tous les usages et préjugés mondains : la danse, le duel et les défauts qui rongent les cœurs mon- dains ; l’envief, source de calomnies et de fielleuses médi- sances; la flatterie” et sa suite obligée, la morgue et l’outre- cuidance.
Puis, partant de là, il conçoit un plan plus vaste : c’est à toutes les impostures qui reposent sur les préjugés tra- ditionnels, toutes les erreurs à la mode, toutes les sottises en honneur dans le monde, « tous les abus opiniâtrement approuvés par ce monstre testü8 » qu’il forme le projet de s’attaquer; avocats et gens de justice, ceux qu’il appelle les « practiciens? », médecins {°, magiciens, astrologues et alchimistes!!, philosophes"? et inventeurs de nouvelles reli-
. Propos du Cosmophile. Dialogues, p. 7.
. Dialogues, I, p. 15-27.
. Jbid., p. 28 et suiv.
. Ibid., p. 48 et suiv.
. Ibid., p. 57 et suiv.
. Ibid., p. 62. Développement repris en passant, p. 156. . Ibid., p. 64-72.
. Dialogues, avertissement au lecteur.
9. Dialogues, I, p. 74. |
10. Jbid., p. 84. ° 11. Zbid., p. 110-146.
12. Jbid., p. 151-173.
D I Ouh VW D =
JACQUES TAHUREAU. 27
gions", il n’épargne plus personne, s’élevant ainsi par degrés à des questions de plus en plus générales et de plus haute portée. | |
Tel est en effet, dans l’ordre où ils se succèdent, les sujets qui forment le contenu de l’opuscule de Tahureau et, sauf quelques digressions destinées à égayer le dia- logue, à l’alléger et à lui imprimer l'allure d’une conver- sation familière, cet ordre paraît être l’ordre logique dans lequel les réflexions se sont enchaînées dans son esprit. Il'est donc possible de suivre sympathiquement le mou- vement de sa pensée. De là vient l'originalité et l'agrément de ce petit ouvrage. Ce qui empêche Jacques Tahureau de tomber dans la banalité des déclamations philosophiques et des lieux communs de morale, c’est le sentiment per- sonnel qui l’anime, cet impression vive et vécue qu’on sent être le point de départ de sa critique universelle. Les deux interlocuteurs du Dialogue, le Démocritic et le Cosmo- phile, ne sont pas, comme il arrive souvent dans des ouvrages de ce genre, de pures abstractions philoso- phiques. Ils sont vivants et nettement individualisés, le premier, esprit vigoureux, mûr, mais non rassis, avec une fougue et une fierté de jeunesse extrêmement sympa- thique, homme de bonne compagnie qui craint, lorsqu'il s'échauffe, de passer pour prêcheur ou pédant et qui s'arrête à la juste limite de la déclamation et de la lour- deur ; le second, honnête homme plein de bonne volonté, jeune et un peu naïf, enclin à l’admiration facile. — En réalité deux épreuves de Tahureau lui-même à quelques années de distance : le Démocritic étant le Tahureau désa- busé, philosophe ironique et solitaire de 1555, et le Cos- mophile rappelant le Tahureau juvénile de 1550 à 1554, gentilhomme provincial qui s'efforce de suivre la mode et de figurer à son avantage dans les salons et même à la cour.
Ainsi l’état d'esprit de ces deux personnages représente deux étapes de l'ascension de Tahureau vers la sagesse et
1. Dialogues, p. 174, fin.
28 JACQUES TAHUREAU.
la vertu. Car, par le chemin que nous venons de tracer, il s'est élevé à un point de vue d’où il domine toutes les questions du temps et d’où il les juge avec un esprit com- plètement indépendant et vraiment nouveau : c’est la ten- dance rationaliste qui commence à se manifester.
30 Le point de vue.
L'humanisme, en vulgarisant la littérature et la philo- sophie antique, avait déjà donné aux intelligences d'élite une certaine tournure laïque qui les inclinaïit vers le ratio- nalisme*. Maïs ces acquisitions trop récentes, qui n’affec- taient encore que la mémoire, n’atteignaient pas les pro- fondeurs de l’âme et n'avaient pas encore, vers 1550, transformé la mentalité et le jugement des hommes du xvie siècle. Des ouvrages d’érudition, recueils d’anec- dotes célèbres, centons de maximes antiques, comme les Emblèmes d’Alciat?, le Théâtre du Monde de Pierre Bouaystuau, le Pegme de Pierre Cousteaud, dont Tahu- reau du reste était nourri, vulgarisaient la morale ancienne, etaient dans la circulation des idées et des raisonnements qui dégageaient peu à peu les esprits des entraves où les retenaient les autorités traditionnelles. Mais cet apport trop brusque restait à la surface et ne se mélangeait pas à la substance intime de l’âme française.
Pour opérer la fusion, il fallait qu’un courant et une harmonie s’établissent entre les tendances nouvelles et les dispositions anciennes. C'était par l'intermédiaire du vieil esprit gaulois que devait se réaliser cet accord. L'esprit « gaulois » positif et même terre à terre, fait de bon sens goguenard, de réalisme robuste et d'amour de la vie, pou- vait s'épanouir sans efforts, pour peu qu'il fût cultivé, en
1. Voy., sur le mouvement rationaliste au xvi° siècle, la thèse de M. P. Villey sur Les sources des Essais de Montaigne, 1908, Introd. 2. Traduits du latin en vers français par J. Lefebvre, 1536, et par Barthélemy Aneau, 1549. C’est un ouvrage qui se ressent, du reste, du goût du moyen âge pour les allégories. Cité par Tahureau, Dia- logues, p. 133.
JACQUES TAHUREAU. 20
rationalisme et en esprit critique. Peu favorable, par sa nature même, à l’idéalisme chrétien, il s’adaptait naturel- lement à la philosophie païenne. C'est pourquoi la pre- mière manifestation de l'esprit de libre-pensée que la Renaissance dewait faire germer se trouve dans l’œuvre de Rabelais.
Mais l’auteur de Gargantua était un tempérament d’une puissance si exceptionnelle qu’il déconcerte un peu les lecteurs de son temps. On ne peut guère le suivre partout où s'étale sa large personnalité. Sa gaieté énorme, sa volonté de mystification trompent sur la véritable portée de son œuvre. Rappelons-nous que Montaigne le range encore parmi les auteurs « simplement plaisants' ». Il faisait pourtant des disciples. C’est à son influence qu’il faut certainement attribuer ce réveil de l'esprit gaulois, — étouffé et refoulé au début du siècle par l'admiration des modèles anciens*, — qui se manifeste vers 1553 et que nous avons déjà signalé dans la poésie. Pour concilier la gau- loiserie et l’'humanisme, on s’attache avec prédilection à l'étude des écrivains antiques dont le genre et l'esprit se rapprochent le plus du genre et de l'esprit gaulois : Ana- créon pour la poésie, Lucien pour la prose, — Lucien, spirituel et frondeur, irrespectueux, cette espèce de Parisien du ne siècle que les hommes de la Renaissance apparen- tèrent si souvent, du reste, à Rabelais?
C'est ici que se place Tahureau. C’est un « pantagrué- liste » de marque, mais qui applique son pantagruélisme, non plus à des sujets comiques dont la burlesque enveloppe dissimule la substantifique moëlle, mais à des sujets sérieux qu’il égaye parfois d’un éclat de fire : car le rire est l'arme naturelle du bon sens, sûr de lui-même.
Humaniste d’ailleurs, érudit au courant des philosophies
1. Essais, chap. des Livres, 1, II, chap. x.
2. Et aussi par l'influence de l'italianisme, élégant, raffiné et mondain.
3. Voy. par exemple la préface de la traduction de Lucien publiée en 1584 par Philbert Bretip, où Rabelais est traité de « docte Lucien », et Tahureau lui-même, Étant sur la mort de Rabelais.
30 JACQUES TAHUREAU.
anciennes, fidèle lecteur de Lucien, dont il aime la har- diesse effrontée et derrière lequel il abrite souvent ses propres audaces!, il réunit ainsi en son talent les tendances dominantes qui commencent à se faire jour, à cette date de 1555, dans l'esprit d’un certain nombre de gens éclairés, bien équilibrés et de jugement sain. Le premier, — car ici, nous le verrons, il est vraiment un précurseur, — il leur donne une expression d'autant plus énergique et d’autant plus vivante qu’elles se sont affirmées en lui sous l'influence de sentiments et d'expériences personnelles. Quand les Dialogues paraissent, dix ans plus tard, le cou- rant qui se dessinait et dont il avait si lucidement aperçu la direction n’a fait que grossir et s’élargir. Il se trouve alors que cet ouvrage posthume prête une voix, — et c’est ce qui explique son succès, — aux aspirations intellec- tuelles d’une catégorie sans cesse croissante d'hommes sensés et indépendants, et nettement, quoique sans lour- deur, précise leur point de vue.
Ce point de vue, c'est celui de l'esprit critique, car le terme n’est ici ni trop fort ni trop moderne. Nous sommes à la seconde période de la Renaïssance. A l'admiration fanatique des anciens commence à succéder la discussion et le libre jugement des idées d’abord acceptées avec un enthousiasme dévôt, et l’on se met à les examiner à la lumière de cette raison dont ils avaient enseigné l'usage.
Tahureau avertit son lecteur qu'il s’est « du tout appuié sur le fondement de la raison et non point d'authorité humaine simplement forgée de quelque pauvre cerveau renversé* ». Il s'émerveille de voir tant de gens « délaisser un ferme et rassis Jugement pour donner plus de lieu à ce qu’on leur donne à entendre de main en main qu’à la
1. Tahureau mentionne plusieurs fois Lucien; il cite l'Zcaromé- nippe (p. 126), dont il paraît s'être particulièrement inspiré pour tous ses développements relatifs à la critique des religions et des philosophies; le Timon (p. 134); le Prothée Pérégrin (p. 169). Il parle aussi (p. 120) de Tychiade, qui est un personnage du dialogue inti- tulé le Menteur ou l’Incrédule; enfin il s'inspire visiblement (p. 134) de l’Apologie pour ceux qui vivent aux gages des grands.
2. Advertissement de l’autheur. Dialogues, p. xv.
JACQUES TAHUREAU. 31
pure et nette vérité, aimant mieux par ce moyen croire aux choses les plus fausses à crédit que par raison aux véritables* ». Et, pour sa part, il se propose de « suyvre la vraye voye qui guide tout droit au sentier de raison ».
Et voici détruite la superstition de la science livresque, de la lettre imprimée : « Si nous voulions croire tous ce que nous voyons par escrit, enregistré comme histoire.…., il ne se trouverât point en Arcadie d’asnes plus magnif- quement oreillés que nous serions?, » déclare le Cosmo- phile. Voici renversé le respect pour les « auteurs approu- vés », « qu’on fait plus doctes cent mille fois à crédit qu'ils ne le sont{ ». Tahureau s'attaque à la grande idole du moyen âge, Aristote, qu'il poursuit d’une véritable haine, comme le spécimen le plus typique de ces vénérations obstinées : « Si Aristote avoit dit que la neige la plus blanche qui soit point au fort de l’hiver sus les coupeaus des montagnes fût noire, et que l’on entreprint de per- suader le contraire à un logicien, la luy monstrant au doit et à l'œil, encores clorroit il les yeux pour ne la voir point et frapant des pieds et jappant en chien, il s’opiniàä- treroit contre la vérité. »
Mais il s’en prend aussi à la nouvelle idole de la Renaïs- sance, à Platon, qui, « estant monté au plus haut de la Quinte essence de sa folie, nous est allé forger de belles idées imaginaires et subtilement inventer des principes magistralement déduitsé ». Pour lui, il n’estime nul homme « tant parfait qu’il vueille jurer en luy comme en un dieu ». Les anciens ne doivent pas être révérés et admirés béatement. Tahureau ne se contente pas de reprendre les raisonnements de du Bellay contre les « mendieurs de latin » qui méprisent la langue française,
1. Dialogues, p. 2. ;
2. Ibid., p. 3. b 3. Ibid., p. 123.
4. Tbid., p. 152.
5. Jbid., p. 161.
6. Ibid., p. 160.
7. Ibid., p. 152.
32 JACQUES TAHUREAU.
il pose toute la question des anciens et des modernes et la résout avec des arguments qui ressemblent d’une façon singulière à ceux que Fontenelle soutiendra 140 ans plus tard : « Ïl s’ensuivroit donq’, si nous voulons croire au dire de tels sots, que nature se fust abastardie depuis le tems de nos ancestres, ou que les écris se meurissent et se trouvassent meilleurs avecques le. cours des longues années!. »
Il lui arrive évidemment, car il est érudit, de faire quelques citations et d’alléguer l'opinion de quelque ancien; mais c’est seulement lorsque cette opinion vient confirmer celle qu’il s’est librement formée; ce n’est pas parce qu’elle est ancienne, mais parce qu'elle est raison- nable. Comme il a soin de l'indiquer : « … Cicéron, duquel j'alléguerois pour le présent l’authorité, estant en cest endroit accompagnée de raison?. » — Et c'est déjà la méthode de Montaigne.
Encore faut-il prendre la précaution de recourir au véri- table texte et ne pas se contenter de le prendre « en quelque aütre autheur qui en eût perverti le sens et après lequel on en jugeroit ainsi à crédit? ». Recommandation qui n’est pas encore banale ni superflue à cette époque, si l’on songe à tant d'auteurs de compilations diverses, si souvent copiées les unes sur les autres, sans aucune critique de sources : et en dépit des déclarations d'orthodoxie catholique que Tahureau accumule à la fin du deuxième Dialogue, c'est tout l'esprit de la Réforme qui perce sous ce désir hardi de discuter les termes mêmes des textes authentiques, des textes sacrés en particulier.
A côté des autorités écrites et livresques, il est d’autres tyrans qui asservissent la raison de la plupart des hommes et contre lesquels Tahureau mène la révolte : ce sont les préjugés sociaux, les conventions mondaines. Il ne peut
1. Dialogues, p. 167.
2. Ibid., p. 166.
3. Ibid., p. 128. — Il s’agit d’un texte du Deutéronome inexacte- ment cité et interprété par Pierre Turel dans le livre intitulé : La période du monde.
JACQUES TAHUREAU. 33
trouver assez de railleries impitoyables et de satires indi- gnées contre « les sottes opinions seulement approuvées par une longue coutume observée de cette grand’beste de plusieurs testes! »; toutes les « resveries mondaines » lui apparaissent comme « un songe fantastique et ridiculeï », et le Cosmophile, convaincu par son maître, se propose de « vomir du plus profond du cœur les enseignemens de ces sots et suspertitieus amis du monde ».
Ainsi dégagée de toutes les entraves, la raison se dresse, -triomphante, en face des erreurs et des sottises. Tahureau apparaît comme soulevé d’un enthousiasme orgueilleux à se sentir émancipé des autorités qui tiennent encore la plupart des esprits en esclavage. Et ce sentiment commu- nique à son œuvre un accent vraiment très sympathique de jeunesse et d’ardeur : « C’est bien le plus grand plai- sir du monde, proclame-t-il, se voir exent d’une infinité de rêveries et foles opinions où l’on voit la meilleure partie des hommes estre envelopés!{. » Il rend grâce « à la haute et puissante nature de lui avoir donné cette sincérité d’es- prit qui ne le laisse aucunement surmonter par une infi- nité de foles opinions et faits irraisonnables® ». Et le Cos- mophile, prenant congé du Démocritic, le remercie de lui avoir découvert « un soleil tant cler et gracieus qu’il nesera Jour de ma vie que je ne m'en sente autant voire plus tenu à toi qu’à cellui là qui mesme a esté la cause de mon prin- cipal estre, duquel je ne tiens que cette-lourde masse ter- restre, et de toi le comble de la perfection et naïf conten- tement de mon esprité ».
De là ces railleries mordantes, ce franc-parler rude et sans ménagement, ce rire de supériorité qui se fait entendre bien haut : c’est l’attitude d’un philosophe néophyte tout fier des progrès qu'il a réalisés. Et, somme toute, Tahureau
1. Dialogues, p. 5.
2. Ibid., p. 100.
3. Ibid., p. 185.
4. Ibid., p. 4.
5. Ibid., p. 1.
6. Diabgues, fin, p. 186. ,
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 3
34 JACQUES TAHUREAU.
estun homme heureux. On retrouve dans sa parole quelque chose de l’ivresse qui animait l’éloquence de Rabelais dans la lettre de Grandgousier à Gargantua ; maïs, à ce moment, c'était l'ivresse de la science, de l’érudition insatiable et docile avidement puisée dans les livres. A présent une étape nouvelle est franchie : c’est l'ivresse de la raison ado- lescente qui essaye ses propres forces et s'émerveille de les trouver si vigoureuses et si hardies.
4° La méthode.
Par quelle méthode, après avoir fait table rase des opi- nions empruntées ou imposées, la raison va-t-elle s’élancer à la recherche de la vérité? Cette méthode, Tahureau ne la définit nulle part en termes exprès, mais il l’applique, ce qui vaut encore mieux, d’une façon très claire, quelquefois même un peu ostentatoire, afin qu’on la comprenne mieux.
Elle peut être caractérisée par deux traits : c’est une méthode dialectique et une méthode expérimentale.
Il s’agit d’abord de recueillir des faits sur lesquels on pourra raisonner et qui offriront aux jugements une base concrète et consistante. Le Démocritic recommande au Cosmophile « de bien noter au doitet à l'œil tout ce qui se présentera devant lui durant son voyage! ». Lui-même a été, avant sa retraite, curieux « de cognoistre les manières de faire des estats et nations étrangères? ». Il a beaucoup « estudié et couru », il a essayé de diverses professions, en amateur, pour connaître les hommes, les caractères et les tournures d'esprit différentes : « Je voulu tenter la voye des armes pour sçavoir comment on S'y gouver- noit3, » Et maintenant, retiré dans ses terres, il ne se contente pas de fréquenter quelques amis « pour remettre en mémoire les bons propos qu’'autrefois avons débatus ensemble ou bien pour en inventer d’autres tous frais ». Il accueille encore, sans enthousiasme, mais avec une
1. Dialogues, p. 186. 2. Ibid., p. 100. 3. Ibid., p. 110.
JACQUES TAHUREAU. 35
curiosité ironique, des visiteurs d’une mentalité moins haute dont il tire « un merveilleux passe-temps ». Il les interroge, les pousse, leur « tire les vers du né »; « m’ac- cordant tantost à leur opinion, tantost leur repugnant un peu pour les mettre plus avant aux chams, j'en ai du plai- sir au possible! ». Ainsi, par la fréquentation des gens de toutes conditions, se complète sa collection de documents humains. De même Montaigne, dans son château, recevra avec plaisir des amis, « de ceux qu’on appelle des hon- nêtes et habiles hommes? », mais se plaira aussi, à l’occa- sion, à « conférer » avec des passants ou avec des gens de métier dont on peut tirer quelque enseignement*?; de même, il « prenait si grand plaisir à voyager..., ayant l'esprit tendu à tout ce qu’il rencontroit et recherchant toutes occasions d'entretenir les estrangers! ».
Toutefois, la connaissance des choses et des faits, la pratique du monde ne suffisent pas et n’aboutissent à rien si elles ne sont accompagnées d’un « bon et entier juge- ment ». « À ce que je cognoi maintenant, confesse le Cos- mophile, j'eusse peu encore courir d'ici à trente ans, que je n’en eusse guère esté plus sage, cognoissant desjà bien que ce n’est pas le tout que de voir diversité de régions et contrées pour avoir l'esprit meilleur et que l'instruction d’un seul homme de bon jugement édifie plus en une heure que ne font tous les baragouins et divers langages de mille nations estrangères en dix ans5!% C’est pourquoi la méthode préconisée par Tahureau pour arriver à la vérité est essentiellement une méthode dialectique.
Il s’agit de se placer directement en face des questions et de raisonner judicieusement en partant de définitions, de façon à poser nettement des principes clairs et précis d’où l’on déduit des conséquences justes : « Pour avoir parfaitement la cognoissance de quelque matière que ce
1. Dialogues, p. 109.
2. Montaigne, Essais, III, 3.
3. Voy. sur ce rapprochement P. Villey, op. cit., Introd., p. 35. 4. Journal de voyage de Montaigne, p. 154.
5. Dialogues, p. 107.
36 JACQUES TAHUREAU.
soit, il faut premièrement commencer par sa définition, à celle fin que l’on cognoisse par cela quelle est la chose que l’on entreprend de traiter!. » Voici par exemple com- ment il applique ce procédé de discussion à la question de la médecine :
Je te monstreroy aisément par exemple comme la pratique de la médecine n’est pas ce que tu pensois.. Considère donques que la théorique de quelque science que ce soit ne gist en autre chose qu’aux préceptes et enseignement que nous voyons en ceux qui sont estimez en avoir bien écrit; et la cognoissance de cela est propre et péculiaire seulement à une contemplation spirituelle. La pratique c’est, après avoir eu cette première et certaine cognoissance de l’art, le mettre en effet. et ce est le propre des choses extérieures et qui concernent volontiers un effet corporel. |
Je t'en vai donner un exemple sus un peintre ou un archi- tecte : sçavoir la proportion des linéamens des traits, le juge- ment des couleurs, c’est le propre de l’art de la peinture, et quant à l’architecte, bien desseigner le plan, observer la cim- métrie de son édifice et autres telles choses enseignées par un tel art. Mais quant est de pourtraire quelque chose que ce soit dedans un tableau, le représenter au vif, luy accommoder ses couleurs au naturel, cela est véritablement la pratique de la peinture : ou bien de bastir un bel édifice, le faire commode, raporter au portail un beau frontispice, luy approprier ses chambres et escaliers et autres choses nécessaires, cela est pareillement la pr@tique de l’architecte. Mais de dire que l'effet de la peinture consiste à avoir veu diversité de pourtraits ou d’un architecte plusieurs beaus bârimens, cela est une chose absurde et du tout contraire à la vérité.
Le CosmopuxiLe. — Je te le confesse bien quant à ces arts là, mais où seroit donq’ la pratique de la médecine?
Le Démocriric. — Elle est à la disposition de leurs drogues, épices, herbes, racines et autres poisons meslez, desquels ils font misérablement languir ceus qui se veulent soubsmettre à leur merci. Et ceus qui disposent telles barbouilleries sont communément appellés apoticaires, et n’y a point d’autre pra- tique en leur art...
1. Dialogues, p. 74. 2. Ibid., p. 88-90.
JACQUES TAHUREAU. 37
.… Est il pas tant certain que s’il y a aucun qui entende l’art et règles de peinture ou d’architecture, soudain qu’il se présen- tera devant ses yeux quelque tableau ou édifice mal bâti, qu'aussi tost il jugera le défaut qui y est? Et non seulement sçaura faire cela, mais aussi 1l dira le moyen par lequel on le pourroit amender. Mais celuy qui a la cognoissance de cette piperie qu’ils appellent médecine, tant s’en faut que voiant un malade il puisse assurer le remède qui luy est propre, qu’à peine peut il juger de l’espèce et de la cause de sa maladie, et encores qu’elle luy soit toute notoire, il y perdra son latin...
Ce qu'il fallait démontrer... La discussion est lestement . et plaisamment enlevée par une méthode quasi-socratique qui mène pas à pas l’auditeur, par une série d'exemples familiers, au but que le philosophe se propose.
50 La morale.
C’est à la question morale, bien entendu, que Tahureau, en vertu même de l’objet de son ouvrage, a fait l’applica- tion la plus complète et la plus serrée de sa méthode de raisonnement. Il commence par poser en ces termes, dès le début du premier Dialogue, la définition du bien et du mal:
Puis gong’ que les choses mauvaises et qui n’apportent avecques soy aucun contentement sont à fuyr des hommes, il s’en ensuyt qu'aucune chose ne doit estre receüe entre eux, qui ne soit bonne ou plaisante; bonne, c’est à dire nécessaire et utile pour la conservation de leur estre et entretenement d’une politique qui signifie autant qu’en rendant le droit à un chä- cun on conserve en paix cette compagnie et société humaine, et pour le relais des travaux, ausquels outre les autres ani- maux créés de la nature les hommes sont plus sujets, l’on se relâche à quelque plaisir honneste et tellement modéré qu'il ne nous face priver de cela dequoy la nature nous a voulu pour- voir outre ses autres créatures : c’est la raison qui doit tout bien tenir la bride à ce plaisir, qu’elle ne le lâche aller à faire mille sottises et singeries, lesquelles, n’apportans avecques soy aucun contentement ni profit, ne sentent rien moins qu’une constance et perfection virilef.
1. Dialogues, p. 5.
LS
38 JACQUES TAHUREAU.
La définition est curieuse et significative et il suffit d’en développer les indications pour voir se préciser les traits essentiels de la morale de Tahureau.
C’est d’abord une morale nettement positive et utilitaire. On comprend que, parti de cette définition, le Démoctritic n'ait que mépris et dédaigneuse pitié pour les divertisse- ments mondains, frivoles et inutiles, et, par conséquent, immoraux, et qu’en particulier il ne trouve pas assez de traits à lancer contre l'amour romanesque et passionné qui n’est plus une chose bonne et utile, mais une « com- mune sottise qui fait tant élongner l’homme de tout bon jugement qu’il en commet des actes du tout indignes de la créature raisonnable! ».
Morale un peu terre à terre; on est obligé souvent d'en convenir. C’est la marque de l'esprit gaulois, — qui n’ap- paraît quelquefois que comme la forme inférieure de l’es- prit français, — de manquer un peu d’idéal et de railler, avec une goguenardise parfois déplaisante, les idées ou les sentiments auxquels il a peine à s’élever. Tahureau n'échappe pas à ce défaut : on peut craindre que dans ses attaques contre le platonisme il n’y ait quelque chose de cette disposition et qu’il n’ait critiqué surtout ce qu’il ne comprenait pas très bien. De même, il traite avec une désinvolture assez choquante, malgré les timides repré- sentations du Cosmophile bientôt converti, les désirs de gloire et d'honneur qui poussent les hommes de guerre à sacrifier leur vie : « Desquels je ne me sçauroi trop esba- hir, veu qu'il leur est advis qu'après estre morts ainsi, ils feront bien de plus belles gambades en l’air et en monte- ront quatre étages aux cieux plus haut que les autres, ainsi que pensoient ces anciens fous et menteurs de la Grèce et de Rome qui se forgeoient des héros et demi- dieux à poste pour avoir.esté possible bien batus ou tués de leurs ennemis?. » Il ne conçoit guère, d’une façon générale, que l’on préfère à l'existence ou au bien-être une aléatoire immortalité : « Une heure de louange que
°
1. Dialogues, p. 42. 2. Ibid., p. 145.
JACQUES TAHUREAU. 39
lon reçoit durant la vie fait plus de bien à la personne que cent mille ans après la mort'. » Il ne semble pas atteindre facilement à la notion d’héroïsme, de l’abnéga- tion, à celle de l’ascétisme, à celle du mysticisme. Le sen- timent religieux, dans ce qu'il a de pur et de supérieur, lui semble totalement étranger. Il ne considère la religion que comme une « police » nécessaire à notre conservation, bonne pour « ce sot et inconstant vulgaire... auquel il est quelquefois necessaire de donner une bride pour le con- .traindre de faire par force ce a quoi les honnestes et braves espris sont guides par la vertuin.
Et nous apercevons dans cette formule les deux autres traits caractéristiques de cette morale : elle est avant tout sociale et elle est profondément naturaliste. .
« .… Qu’en rendant le droit à un châcun, on conserve en paix cette compagnie et société humaine? », tel est, nous l'avons vu, le vœu de Tahureau : définition toute positive, — scientifique, pourrait-on dire, et d'accord avec les théo- ries philosophiques les plus modernes, — d’une morale envisagée comme un « fait humain », comme la condition en même temps que le résultat, — conséquence d’une longue évolution, — de la vie et de la paix sociale.
Lui-même d’ailleurs se pose en homme sociable et social et préconise cette attitude. Il blâme les misan- thropes, les « chahuans timonistes du genre humain ». En lui commence à se dessiner ce type de « l’honnête homme » qui sera l'idéal du xvue siècle : homme de bonne société,-sans nulle « lourde et grossière mélancolie d’asme », il n’est personne au monde « qui désire plustost compagnie, mais qu’elle ne soit point de ces gros butiers qui s’estiment sages® ». Car il faut avant tout fuir toute affectation. Cultivé, érudit même, comme il le prouve par
1. Dialogues, p. 172.
2. Jbid., p. 180. :
3. Ibid., p. 5. Voy. la définition citée p. 49 de cette étude.
4. Cf. par exemple Lévy-Brühl, La morale et la science des mœurs, Paris, Alcan, 1903.
5. Dialogues, p. “46.
6. Ibid., p. 103.
40 JACQUES TAHUREAU.
ses connaissances des littératures anciennes et modernes, il redoute sur toute chose de paraître pédant : « N'estoit de peur que j'auroi de me montrer affecté aux règles de ces maïistres aux arts, je te confonderoy tout ton argu- ment, comme n'estant point fait en manière ni en figure. Mais, pour laisser telle dispute à ces criars et jappeurs aristotéliques, je te montreray par un meilleur moyen ce que tu m'as répliqué n’estre aucunement contraire à mes parolles". »
Il garde avec coquetterie une attitude aristocratique : c’est un gentilhomme éclairé, qui parle avec détachement, mais compétence, des sottises mondaines dontil estrevenu, non pas parce qu'il les aperçoit hors de sa sphère et au-des- sus de ses moyens, mais, au contraire, parce qu'il a cons- cience qu’elles sont au-dessous de sa dignité et de son mérite. Il dit sa pensée en toute liberté parce qu’il lui plaît d'exprimer sans fausse honte une opinion qu'il estime juste et bonne, mais sans intention moralisatrice, sans se poser en redresseur de torts et d’erreurs, « en prescheur et sévère évangéliste ». « Je ne délibère suyvre un tas de lourdaus superstitieux et philosophes renfrongnés qui veulent contrefaire des sages et graves enseigneurs?, » Il se propose, en publiant son ouvrage, de‘« recréer le loi- sir des hommes de sain et entier jugement ».
Il est ami de la gaieté; il n’est pas de ceux qui « contre- font le lourdaut mélancolic et se montrent muets en une compagnie principalement quand il est question de dire son advis d’un bon propos ou prendre plaisir à quelques paroles entremeslées de facéties ». Il est ami du plaisir, qui est aussi une chose utile, nécessaire pour « le relais des travaux » et que la nature elle-même nous commande de prendre : plaisir intellectuel, mais aussi plaisir phy- sique, qu’il définit par cette formule : « Nul ne doit appe-
1. Dialogues, p. 68.
2. 1bid., p. 45.
3. Ibid., Advertissement de l’autheur, fin.
4. Ibid., p. 48. : d 5. Ibid., p. 5, loc. cit. :
JACQUES TAHUREAU. 41
ler plaisir, si ce n’est en temps qu’il délecte et chatouille l’un de nos sens ou que par iceux il puisse pénétrer jusques à nous recréer l’esprit'. » Définition très libérale, large- ment naturaliste et qui admet, bien entendu, l’amour au nombre des jouissances permises : non point ce sentiment ridicule, compliqué de mille subtilités, devenu une science et une mode grotesque qu'’affectent les mondains dans leur folie, mais cet instinct que la nature nous a donné « pour la conservation de l'espèce humaine », mais auquel nous ne devons nous abandonner, pour maintenir notre dignité d'hommes, qu'avec sagesse et mesure, — l’amour conçu comme « une amitié modérée et telle que la nature l’a donnée à chasq” animant de l’un et l’autre sexe et qui n'excède point les limites de raison? ».
« .… Et quant est de moy, ajoute le Démocritic, ne me pense point stoïque jusques à là que je voulsisse mépriser une telle amour et si t’asseure bien qu’ayant rencontré une mignarde de mesme entendant le vray et naturel but de la couple amoureuse, je ne sache homme qui s’y donnast plus de plaisir, ne qui se baignast davantage à procréer son semblable que je feroy%. » Le ton devient gaillard et pail- lard et nous retrouvons le poète audacieux des Mignar- dises et des Baisers. Le Cosmophile, élève docile et enthousiaste comme toujours, renchérit dans le même sens : « Au lieu de tant de caresses, danses et sottes badi- neries qu’on a coutume de faire à l’endroit des femmes, j'ai délibéré que là où j'en trouverai à l'écart, m'efforcerai d'en prendre en folastrant ce que la nature nous a donné pour le contentement de l’un et de l’autre.
«a DÉmocriric. — Tu comptes bien sans ton hoste, et si elle te refusoit?
« CosmoPiLe. — Ne se tenir point esconduit pour la première fois.
« DÉmocriric. — Voire, mais si elle en fait toujours de mesme ?
1. Dialogues, p. 46. 2. Ibid., p. 42. 3. Ibid., p. 43.
42 JACQUES TAHUREAU.
« CosmoPHile. — Luy faire patarades et pratiquer le pro- verbe rustique : « Qui ne peut à un moulin aille à l’autre!. »
C’est l’amour entendu à la gauloise et l’on entend reten- tir au travers de ces répliques un écho du rire de Rabelais.
Tahureau aime la vie agréable, confortable : « Je veux vivre plus à mon aise qu’en un tonneau », répond le Démo- critic au Cosmophile qui lui propose Diogène comme modèle, et il trouve son patron Démocrite « bien trans- porté du cerveau, veu qu’estant de si grande et riche famille que son père peut bien sans se faire tort tenir une fois maison ouverte à tout l’exercite de Xerxe, il devint pauvre à la fin par sa folie, car il donna tout pour estre riche et de peur que ses biens ne l’enveloppassent entre tant de délices que cela le retirast de ses estudes et contempla- tions® ». Il n’est pas à craindre que l’amour de la philo- sophie eût emporté jamais Tahureau à de telles extrémi- tés : si son parti est celui des honnêtes gens et des gens sensés, c’est aussi, — par certains côtés et dans une limite raisonnable, — Je parti des bons vivants : « Je croi, con- clut-il, que ce sera le meilleur de nous donner du bon tems tandis que nous en avons le moienft. »
Sa morale peut se résumer en effet par une formule qui s'applique d’ailleurs à toute une légion illustre d'excellents esprits français : c’est une morale du juste milieu. Rabelais, Montaigne, Molière surtout, La Fontaine, Voltaire, tous les écrivains qui sont les représentants de la tradition « gau- loise » ont adopté cette position. À égale distance de la folie et de l’austérité, ennemi de toutes les exagérations, persuadé que « la parfaite raison fuit toute extrémité® », réprimant par le rire toute singularité, tout ce qui excède la nature, des esprits comme ceux-là donnent une solide et sympathique impression de santé intellectuelle et d’équi- libre moral. :
1. Dialogues, p. 53-54.
2. Ibid., p. 153.
3. Ibid., p. 152.
4. Ibid., p. 140.
5. Molière, Misanthrope, I, 1.
JACQUES TAHUREAU. 43
Ainsi, dans toutes les questions qu’il aborde, Tahureau : adopte d'emblée le moyen parti et s’y tient inébranlable- ment. C’est pour cela qu'il blâme les « lourdaus mélanco- lics » autant que les « muguets courtisans ». Il raille les batailleurs et les matamores, mais, « s’il advenoit d’avan- ture qu’il s’y fallut trouver [à la guerre], il adviseroit à _cette heure là quelle jambe il faudroit mettre devant... pour s'assurer d'avantage le cors » et il « s’y porteroit vaillan! ». Il méprise les folles cervelles des mondains occupés uniquement de leurs plaisirs, mais il blâme les stoïciens qui « commandent une manière de vivre aux hommes totalement impossible? ». Il enveloppe d’une même réprobation les impies et les fanatiques, « veu qu’il suffit de croire comme nos anciens pères sans s’opinià- trer tant à espouser des opinions qui font mourir les gens à crédit ». Autant il accable de ses sarcasmes les esprits trop dociles, respectueux jusqu’à la superstition des auto- rités et des opinions établies, « ceux que l’on peut bien dire estre irraisonnables quand ils ignorent la grande vertu et puissance de leur raison! », autant il s'élève contre ceux qui en abusent, contre les sceptiques qui, par un excès d’esprit critique, se plaisent à soutenir le pour et le contre : « Touchant ce que tu as dit de faire trouver une mesme matière bonne et mauvaise, je veux maintenir que cela est encore une' autre folie, car si une chose d'elle mesme est bonne, elle ne sçauroit estre mauvaise, ni au contraire, quoi qu'ils jappent et caquettent avecques toutes leurs fleurs, fleurettes et couleurs bigarrées de leur rhéto- rique. » Lui-même s'efforce de garder une attitude modé- rée, de ne pas heurter de front les opinions qu’il combat : « En se trouvant avecques gens de diverse sorte et autre opinion que la sienne, il faut s’accommoder à eux en de petites choses pour les gaigner et attirer à la cognoissance
1. Dialogues, p. 148-149. 2. Ibid., p. 168.
3. Ibid., p. 181.
4. Ibid., p. 3.
5. Ibid., p. 157-158.
44 JACQUES TAHUREAU.
de plus grandes, de peur qu’en se monstrant de première abordée trop contraire à leurs fantaisies, ils ne rejettent du tout ce qu’en s’accommodant un peu à eux ils eussent bien pris, et en y prestant plus facilement l'oreille, avecques peu de peine entendu. » Il professe qu’il faut tenir compte des préjugés mondains, les suivre au besoin tout en les méprisant; par exemple, puisque « la folie des hommes est si grande qu'ils regardent plus à une petite différence d’habits..…., à une réputation vulgaire qu'aux vertus intérieures du dedans... », il conseille de « tenir bonne morgue ». Il faut être, en un mot, un homme social : Tahureau eût été, comme Alceste, du parti de Philinte.
Évidemment, une morale comme celle-là ne s'élève pas toujours sur de très hautes cimes; elle rampe parfois au ras du sol. On peut trouver çà et là que cet ex-poète manque de poésie. Cependant, grâce à ce souci du juste milieu, il conserve dans la discussion une certaine allure détachée, assez élégante, infiniment moins puissante que celle de Rabelais, mais plus aristocratique, qui le préserve de nous apparaître comme un simple bourgeois prudent et vulgaire. Sa modération n’est pas de la timidité ou de la bassesse d'esprit : c’est de la mesure et du bon goût. Tahu- reau est un esprit français épris de clarté, de précision, de _ franchise, de bon sens, ayant horreur de l’emphase, de
l'affectation, de l’exagération. On devine alors et l’on comprend la position qu’il a prise dans les principales questions qui agitaient les esprits en ce milieu du xvie siècle et particulièrement celle de l’italianisme.
É. Bescu. {À suivre.)
1. Dialogues, p. 151. 2. Ibid., p. 83.
LES
ROMANS DE CHEVALERIE
EN PROSE.
L'intéressant article sur les Adaptations en prose des chansons de geste que M. Besch a publié dans cette Revue! m'a fait penser que peut-être un tableau de tous les romans de chevalerie imprimés que j'ai dressé naguère ne serait pas dépourvu d'intérêt. Je l’ai donc soigneusement revu, et avec l'addition de quelques commentaires je le livre à la critique bienveillante de mes confrères. Les quatre colonnes du tableau ci-après donnent : 1° le titre du roman; 2° la date et le lieu de sa première impression; 3° la date de sa composition ; 4° la source dont il provient. Pour la date d’impression, j'ai soumis les données de Brunet de Scott?, de Martinville à un contrôle rigou- reux en profitant des recherches typographiques de Pelle- chet, Picot, Proctor, Renouard$ et d'autres. Pour les colonnes 3 et 4, je me suis borné à enregistrer les conclu- sions des ouvrages qui font autorité pour chacun des romans en question.
1. Revue du XVI: siècle, t. III (1915), p. 155-181.
2. Dans l’Essai de classification des romans de chevalerie, 1870, par A.-F. Didot (voir l’Introduction, p. xvi). Scott avait été un des auxiliaires de Brunet dans la revision de la dernière édition de son Manuel.
3. M. Pellechet, Catalogue général des incunables des bibliothèques publiques de France, 3 vol. parus, 1897-1909; E. Picot, Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le baron James de Rothschild, 3 vol., 1887-1893; R. Proctor, An Index to the early. printed books in the British Museum, 3 vol., avec suppléments, 1898- 1902; Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens. depuis l'introduction de l'imprimerie à Paris (1470) jusqu'à la fin du XVI- siècle, 1898.
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
ES
“Ogrz-1tt ‘d ‘IIIA * 111] ‘ISLET ‘SUB “D °SPE-GIE “A “III ‘à ‘P? ot ‘sosiviuvif sapdod3 s2T ‘ionnen ‘7
*J9TATIO.P SIY UN 159 u9I[8N) ‘u9112) 9p ow?od np osoid us 9SIN ‘619-ç19 ‘d'‘[ à ‘o161-çgg1 ‘(snied sowo) €) 1unasnyy ys11149 our Jo suowusirdop sdisosnu -DW 9j U1 Soouvuoy fo onSojrir”) ‘pieM ‘A ‘1H ‘67-07 ‘d ‘oudnius] 4047) 9p onbu190d “iS1E7 ‘sueaq ‘9 "1D1401S14 AO! ‘int “uidan y 9p onbiuouy) ‘n WOU eau np sw920d un,p osoid us 9SIN ‘I : SJU9W?[? SI9AID 9p 2s0dw0o”)
“OUI ADN 9p u00G ‘n ‘aou34vH 9p uoog sasuvfus 597 ‘1: 91 -598 9p suosueyo xno2p soide,p 931p9y
| ‘ueqnB)uo 9p pneusy 9P SIA U[ 9p 2posida un 9ju0984 oo ‘uouAy SI 243Pnê) ne 9JINS JUBSIBJ 9[8UISIIO 91ANT)
*(O[D9IS elIIX) au0/SUDE 2P U04O 9p ow20d of saide,p 98Ipoy
OGPI SJ94A
GLYI S194
(ug) O[9919 oAX
O[D9IS oAIX
*‘P3839A “‘SIIB4 ‘0061
*[19qey2 -SUI9]S] oAgu9on dLbr
*P1819A ‘SII8d4 ‘1061 “1o10ddo11 9AN9A ‘Shea ‘[ziç1-116ç1]
"HON 97 ‘NW ‘SHEd ‘TOGI
"ALSA9 A4 SNOSNVHI AG SASSI SNVHOY — ‘I
‘PIO1UI 918)
*$81qUIOI,
*“99U9Â8N 9P UIJ00Q ‘3puos
-1qÿ1L 9p o1senbuon
‘SouuouIuy,p 5249
te
4
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
‘JION SI 2P 91195 8 2snoujue os (g6c1-L161) 39pnousÿ °O 18d uolT e spuudur uontpa,] onb arqissod 388 II ‘€
*NVITAVIN . NOAX NIAUNSN | L | | | $9191} SIOJ)] S95 19 GNVNAY NSIAIA SIONVN 43190 NS | | | | TINALNVN ZALLVUJ JA CUVUZO) NOMAY Sang aq NOOQ 1044047)
( NOOG
: U00G 9p siuepus2sop sp onbiSoçupus8 nusjquL ‘1
*Y981 SUOJISSNOM 9P p42422) ‘1949N ‘d *2[921S oAIX NP 9wW90d un sasdep umonbneA uvof sed 118] osoid us uOISI9A aun,P 9891qY *,u cz *d ‘oufriwu] -10y7) 9p anbu20d ‘1817 “Sie ‘9 ‘{UOO(I 2P SIH XN91QUOU S2P un ‘9114 9P PIB199) = SOIQU 977 ‘2[PUIS -110 21ANO 91N0P SUBS SIBUI ‘UOJ[EAM ow20d unp uononpez 9npu2lolq
A 2
2[99IS oAX
“gSION 27 ‘SHQ ‘Ot6r | ‘uojpissnoy 2p pie199
*sBu92)19S ‘sii84 ‘OP *93814dn,p pIe1399
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
48
{nos un us juow2481y p s1Bnvyy 19 uvnvjuo}y 9p uripno 1unys juourws DUPIUIQWO]07) D9241011914 ‘9SSINBH ‘H 1104) ‘P *S ‘UELIOTT 9P 92[[02 9
“019-+og ‘d ‘piemM ‘UOou WW np uosu8y2 8] saide,p »31p9y
‘Id 9p 2401#$vw aur$10J4 np uonetu]
*089-+£9 ‘d ‘pieAA ‘£Lb-çob ‘d ‘I “à ‘ionnen ‘(991$ o11x) ou y Jo Siuy;p swsod np osoid us 5siW
*O[OUI81I0 SANT) *O3SONV,P 13138 = sISney ‘wou
-2WQUu NP UOSUBU2 BJ 9p 2s01d 9 SIN
‘quow91$1y p 519 ND À AUNS JUUSIE] 2JEUIB11O 21AN 7)
‘wuou WU NP UOSUEUS 8] 9p 2S01d u9 9SIW
*C1-1"d'IIX "1 Diuruoyy 19 ‘Oçgz-177°d IIIAXX ‘à Hi] ISA ‘sed ‘9 ‘AUU9IA 9P p4D19r) 9p 9w90d np 9948[9p uoISi94 oun Jed 99p99 -91d ‘uoiyp2 9p osoid us 9SIW 211ny
ne
(pnrou ot) O[O9IS 2AIX
O[OQIS o1AX
JJO9IS 9AX no 3AIX
“PivioA‘sriedq'{66p1-z6p1]
*“HON 977 19 9191P -neuy7 ‘no ‘Sueq ‘Orç1
*P1819 A ‘SiI4 [oc 1-0061] ‘}u9819 12 siZuo7 ‘stiedg ‘oct *HP1oddo1r"f'sreag "£rci . ‘id na ‘D ‘SIIB4 ‘OTSI no GrçI
*JION 9"T ‘SIG ‘OTGI
*1010d -d91L'f‘suedq'[ricr-tocr]
“(g161 ‘si18q) own[o4
P?3P1d 11848 JON 9"T IOUSIN sieur ‘(çu 1j ‘d nb ouustue sud 352 uonips 2197 ‘1
*SIOUBG 2[ 32180
"Aueor) 9] AUESION
*SÂUWIY 19 SOIN *UTAINON ‘AUOW9IBIY,P SIBn8IN
*UBTIQUIN
*S9ABIG 9p uiepinof
*2AB]JAIUON 9P union
49
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
*+oç1 op 91195 onb suusnue sud uonrps aun asoddns mb 25 ‘66tr a1ep 153 {o1s9q 2p onSojosd 97 ‘1
“hhi-çer ‘d S[I ‘1 ‘24D9dS9YDyS 01 SUOIIPAISNII] ‘oonog ‘o£i-191 “d ‘jf ‘à ‘PIBM *2918 uvtwu -01 UR,P SUB] UOISI2A SUN, P JINPBIL "9881 ‘‘JoA t ‘29p u94ow nD OSID)UDI] 94NJD49111] D] SUDP PUDi:) 9] 94purxX9]Y ‘1949 ‘d __ *$11]9P44 9P P110]S1EJ,] 9P MNPUIL
(y) 91991S o4x
S[OQIS orIIxX
"urq -Jen) ‘oAguon ‘[ogh1 s13 A]
"JON 9'T ‘SHB4 ‘9OGI
*"« SANOILNY SNYHOU » SA SASSI SNYNOY — II
| *J9[[9N1 L 384 orne,[ ‘“IOIT -2AN9 48d un,] ‘UI9S2n9 nq pue] -194 9p OU 8] sa1de sdws] op nod Si199 Sow9od xnop saide,p ssodwo”)
*SIBANBIG 9P JUSOUI 9P 2/D1407S1y wnmn2adS NP one u9 9)npui} Â9159Q 911914 2P 21ANH) ‘npiod mu,pino{ne 9[D91S AIX np 9wW90d UN, p 2504d u9 9SIN ‘uidanx 2p anbiuo4y ?I S21de,p 1] SIOSueIH 2p 21p10 1ed 1184 Leg ‘auua} vy1onbs2191P42y299d0d2 ] 9P 19 S91S25 9p SUOSUPY2 Sop s1140ddD4 S9] AnS S9Y219Y29Y ‘S191SP7) ‘A *(9[99IS oIIX) UPNPJUOJN 2P pnvuayJ 9P UOSUEU)9 8] 2p 2S01d u9 2SIN
Lggr
(uy) JJ99IS oAX
opoarS 2AX
Lrçi
(uy) 9[O9IS oAIX
é[uo4 ‘oghr sosdy]
"nd "f ‘SUB ‘#oç1 -Jo4ng ‘g ‘uoÂ7 "gbpr
*9391pn8u9 ‘MH ‘St8d "/Tç1
‘uo{”"r ‘[sgtr-o8Ÿr s19 A]
‘IA L 9p 103 ‘urody
‘PUBIN) 9[ 2IPUBXS]Y
‘UT[OS9NN) NP pPUBIUIG
‘uoTIImO 9Pp 101/9p09 *SHIPUBIA 9P uiopneg
‘uIdin L
‘uOWAY SIy 9n8n0
REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VI.
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
50
“zgbi 8 LLbi op auoim5s12x9 nb psequis 189 (9891109 uoig ‘eu ‘jqig) uontps 9197 “Phz .u ‘Li61
*‘ouyd{isody,[ °p une, 21x91 np SIB[9N-IUIPS 9P S2[187 J6d 1impuIL *119N99Y 2] IUBAB 9IA94 97 [NOUy 164 11194
*119N99Y NP MBJXA
*2A04I 9P S24103S1Y SP JI0N23Y NP MIX
*cg ‘d ‘a9v ua4ou no osipiuvif a4niioinT ‘si18q4 ‘9 *21pUBX9[Y,p 219d-puv13 9] 2119 9SU929)S9 S019U 91 8811 U9 SUUTIPAIP uOWIY Jed 11199 ow90d un ins 9pu0J
*A1X9-AIX9 *d ‘JJ ‘à ‘0681 [OA z ‘S2Q2U.L 2p UDWO4 9'T ‘SUB)SUOT) ‘TT "Saqau.L 9p urwoY np 9S01d ua uono8poy *og1-g£1r ‘d 12 ‘pen ‘91b-cib d'IIXX "à ‘#31 “isux °6ç-Uç *d ‘(sLgr) “Suvif saixa ‘JUD S9P ‘20S ‘nf ‘1949 ‘d ::à °np19d 159 UNE] JBUISLIO,[ AUO 2[991S 2liIX np ow20d un ajuosoidoy
9]991IS oIAX
OGPI SIOA
OJO9IS oAX
OfTI-ÇTTI
O[D9IS oAX
39 1ddrtq
sed sswidut UOÂT 23p 21192 00g ysi]Su {anjua9 yjuaaifij ‘NA UOP109 “A ‘1
“oJauouuog ‘siied ‘PIGI
‘[uors -uen ‘2 ‘so8nig ‘Llbi]
“JON 9'T ‘SIP ‘0061
‘12 [nou
-1y ‘uoÂT ‘[gçç1-iç1]
“siBuo *f ‘s118q "STI
‘Ju93 -19S ‘simd4 ‘[/hçr-tgec1]
*9A9u9n) ‘[g/+1 S19A]
21n919iU8 Au9W9[q8qoi1d
*9»quu28N sepnf *29P9IN 19 uosef
"(p Sassano1id $9[) 5Mm9219H
‘04011 2p 10159H
‘JUOWLIOLJ
‘sndipx
‘u9isedssA no wa] -BSNJI9f 9P UOHNIS9(
51
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
‘(iopiq-zruows x) nuuos 152 21e dwusx2 [nos uN ‘t *chr .u ‘719 ‘do ‘gnq uopio9 ‘A4 ‘1
(a) 991$ 4x __ ‘Bmoqsens ‘oc "UIBANEr) €8€ ‘d'‘r "à ‘pIem -Inuuy "991P 101 NP IUBPU29S9P UN )S9 99IPETOW « _‘epieisA ‘sued ‘G6PI | -8IJ9W 19 SNperal) *]0[9OU8-T 9p npus9 ‘ -S9p 159 ‘ouS8]91g 9p onp ‘ueof 2p SIy ‘SNU1Y ‘OPUOY 9[qUL BI 2P 21949 ne ourod e oyoe]us “Snap 11724 9] nQ 9[D9IS 2AX “cbr *“aUSI8)21g 9P SNUY ‘AaNOY 4I4VL V1 AA SNYKOU SH SNSSI SNYKOY — II] “ouSewoçieuy) ‘opduoq ‘21pUEx9[Y d d *(sar) spuei3 sIo1L ‘uofjinog 2p Aojopon ‘ouSewojieun) ‘inuyiy ‘osoquuseW sepnf ‘Plaëg ‘onsof ‘iess) *f ‘a1p *P18199 ‘4 -UUX9[Y ‘10199H : IUOS xno1d jnou 597 9IO9IS oAX 914 Np°f ‘arraoqqv ‘égpr ‘(sar) xnoid JnoN
‘(sg11 -GL11) S10W-au1eS 9p isiou2g 2p 9104] 9P UDWUOM NP LSTI U9 BUUOI -07 Opinn J6d 9j18j SUB, UOISI9A *,[uots ‘94031 9P BJ 9P 91494 97 [NO8Y 18d npuiL pot1 -ueW ‘D ‘soänig ‘L£bi] | soitopsiq sop jronsoy
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
52
*18€-LL€ °d ‘I "à ‘pie M *2[09IS AIX NP 9S01d u9 uewoJ un soide,p ‘uog 1 oddiptyq 2p 21185541 -O1iqiq ‘uoqny poiu8q sed atuewioy *AIXX ‘A ‘I *) ‘u1J49JYN *20T NP J0]92UDT 2918 JOI] 9[ inod suonrppu s2p 23948 ‘uosIog
9P ‘M °P 41742 91 Saide p ssodwo-
69€-V9e ‘d ‘1 ‘à ‘Pie peur -Dd 9P PHIOUW 91911914 8j ajuosp1doy "8161 ‘asoid u9 10J92U7T 2] Ans 2PM'A ‘107 A SPec-06P “d'‘IFX ‘1 ‘piuvwuoy ‘sea ‘9 ‘xr1 ‘d ‘j “1 ‘(-Ouvaf saxo ‘our sap ‘20S) 9881 ‘"[0A & ‘U9HIN ‘f 12 SUB ‘D ‘P? ‘UIJAONN *OSE-CPE ‘d ‘y ‘1 ‘pen "ANYIAY 140JN ‘(Ÿ) ‘yPP49)-quiDS np o1San() ‘(£) ‘up auowaidoid 70722 -UDT ‘(c) 3 (1) : sonzed onenb uz *1/€-69€ ‘d ‘I ‘1 ‘pieM ‘(o£tr si) 9s14 9p uoronsny op ?3p1qu,] saidep 2paruryra © sw90d np oned spuosos erajuossidoy *L61-961 “d ‘XXX 3 “HN SI sHed 0 “24/nvf op jeSusaoïd ow9od 9 19 (9J991S °rIIx) nuuwoour 129 27 no uirjä#uins) 9p owood 3] Soide,p une[d 2pnel9 93917 ed »81poy
OGh1 S194
OfTI SI9A
(pniour et).
9[9918 oAIX
OTTI SJ9A
(pnrowu o:1) 9[D9IS oAIX
9[99IS oAX
‘?id nQ ‘9 ‘Sue ‘861
*pieio A ‘sise ‘86p1
‘744 nq ‘9 ‘SUB "BTSI
‘234 NG ‘f 29 S1098 -In0g 977 ‘f ‘uonoy "egp1
*“pi8is À ‘Sii8d4 ‘[£oc1-0061]
*Â1ino 7) ‘uoÂT fee CA
°1S230799194
‘UTHOW
*‘s{ou
-U09T 9P Snpul[oW
‘OUT NP 10[99U8T
*SIOLINOT 2] UOIIN)
*“oou948N 9p Âoïpoon 19 ‘ureA -nen) 2p S[y ‘uvr8in
an le)
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
91 Saide,p snwe”) 9
*U914D190) 19 1U9.0],J 2w290d np osoid us uot398p9y ‘Uïd na 1out1194 2p (onp1od) aan ,] soide,p ‘« ustpenW oddiniya 1ed ***s1918 x »
*S9PPWU03]7) 21904 démya ed »81p9u
*XnB])
-U9110 ]9 59918 SJU9W9I? S9P IUol)
-U07) “2[BUI8II0 91AND JU9W9[q8qo1d seu ‘« nuuoDuI 2888u8, 9p 1INpoy »
O[D9IS oAX
9[D9IS oAIX
‘uuIJ) -07 ‘sueg ‘lopsi-grç1]
‘714 nQ ‘9 ‘Ste ‘STI
*-xou9u9S"d'ouuslA"(#8p1]
‘jou Bf °f ‘sue ‘[zz no 1vç1]
*« SAUNLNAAV,Œ SNVHOU » SA4 SNSSI SNYHOM — "AI
*S9[[IB&NOU10") 9P AN9S A,P 19 UBISIIL 9P SIY 9[ 159 9I8SA *zôgr ‘UDISI4I 9p 25014 u9 uriu04 9T ‘41950 ‘4 *$9401L 9P U91}S9149 9P npiod swsod un ns juowa21qeqoid onied uo 99seq ‘uonujIduo9 21581 ‘UOJIOY 9p ‘y opnosd NP /0P49-JUIDS 11194 9T NO 294) -pui4y,p ydesor 91 seidu,p ssodwo ‘(9987914 eu 1104) Jo1ssou US 2P 19 UBPINO( 9P 19U9N8N) 9P Suonenutiuo? 52] 2948 $9401, 9P u21$9147 2P 9W20d np 95014 u9 9SIW
(uy 8j S194) 2[991S eAX
OfTI-GITI
OÇTI S19A
OfTI S19A
‘id nq 1) ‘stieq ‘'[£rç1 no ttç1]
*S1093 -In04 27 °f ‘uonoy “gr
HON 97 ‘W 39 ?id nq D ‘nod ‘f ‘SHBA ‘9161
‘?1d nQ ‘9 ‘SUB ‘O€S1
‘uOÂ"T 19 JU210[ A
*(e1) 999179 9p oisonbuo?
‘SPEED
‘snuL9g
*91S12L 91 918SA “SHOW 2P SI9 ‘UUISIIL
‘Te819-IUES
*SIO[[89 97 [8499194
LES ROMANS DE CHEVALERIF EN PROSE,
54
*91N9H9IUE 9119
anod ‘Lbçi us 19919x9 e Bsuaowwos inb ‘(ap sues) suojuog uvaf op 91192 ste ‘oj8p 3948 UONIP? 9191W914 ‘1
“2881 ‘“A191920S 1X2] YSUSUT ADF
‘997 ‘1 "S ‘p9 ‘XNB9pIOG 2p uonH *D[991S AIX NP ow20d
un,p suonippe 2948 9S01d u9 9SIN
‘WOU 2UWQUu np 2aw20d 1 saide,p urpunbnen ueorç 1ed 981po5y ‘168-1b8 ‘d''IIXX 3 ya] ISLE ‘ 10b-10b ‘d ‘FI "à ‘pIBAMA ‘OU 9wgu np S2INJU9ABP UBWOI np SJ94A uo uonep?i oun ajuossidoy
(-Suvuf s91xa3 “our s2p *20S) IUB[OUOIW ‘P? ‘2424 2p ‘9
‘WOU suQu np sw30d
91 Side p puuinq 911914 1ed 981p9y *‘OU1YISIU
OUt49n£) UoIJBl 9W20d np lnpeiL *(O[D9IS sIITX) 2722701 A
D] 9p UDWOY np 9s01d ua uor]9epoy
"AUISRJ2N 9P SUNS *ANIHOYIUDIS 12 941074 9P (9[991S 1x) ow90d 9j jus -91d91 imb jouSedss osoid us ueuwu -01 Un,p iusoulA sonbser sed 1mpuir
{
bcp
142
A[O9IS 2AX
9[D9IS 2AX (uy) O[OIS sAX
9[O9IS oAX
OCGI SI9A
“JON 9T ‘A ‘SE ‘"ÇIGI
‘1Op[NnouIY ‘UOÂT "ec
“neuSoy ‘A4 ‘ste ‘TG
“Joppnouiy ‘uoÂ7 aççI ‘loppnouiy ‘uoÂT ‘oçç1 *21494
97 UOW9H ‘SE ‘OTI
*,29pmouiy ‘uo{ÂT ‘6bc1
“1PpuP£Z9 4 ‘SBq ‘hcci
‘XNn89pIO{ 9P uonH
‘(e112q e1) ua? H
"HOIMIPAA 9p Ân9
‘99/84 2p 9uNEI[INN ‘umbso y union) *SI9A9N 9P P18199
‘Ju2p puuig u[ e Aosyoon
*
*IN9HAUSUEIG 19 S9I0I A
55
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE,.
ù *‘slAX np JUSW9SUSWWOS n8 ?WIIdUI 10] mb ojoaois sAx np owa2od un/p o31p -B-159,9 ‘« 9S01d US WII OJ[IOIA 9p » \9Z01107 Son Jed ‘« 9IUJSUBIL » *IIXX ‘d Gay ‘asi <olb-69P ‘d ‘pie *‘UJOEJ 9p Ste[Jue sw20d NP 9SIBSUBIJ UOISI9A 8] 9P UODUP?Y (z U ‘G “d ‘III ] ‘Ao1gino) ‘D? ‘S244n'T) ‘1018 1104) [eSu24o1d ua no une] ua ‘siaA U9 no 9s01d Ua 1819 9981p91 & [Inb 9o1anæ/] 1S 2109U9 9]N9SIp UO SIP ‘(10914 ‘4} « SnWe”) ‘Ud 212 inod mb ‘nuuoout maysepaiun ed 33eSue|on99 us 9s1 » ‘0185 -u9A01d o1Anæ oun,p ‘opeddeS eT 9p 911914 4J8d ‘uorionpes] snpuslsiq *‘SNUB7) 911914 184 UNE] NP ANPUII ‘6881 “HOIN (QUISN]9JN 9P 2pU299] DT ‘oiales -2Q ‘TT 110A "8681 ‘OUTUY ‘UD ‘PA ‘IJJ9 9p 9nP ‘uvaf 2p 21p10 18d (un8] ua pioqe,_p juowioqeqoid) sey,p ueaf Jed 1197
-(orduwuos o1redwuoxe [n2s) p10JMB19-10pIQ-Z1U9U19 A-BUIISSA ‘1
G£GI SI9A
LS
(Pn1ou 011) 9JD9IS oAX
fra
+ D[OQIS oAX
cOgr-Lgç1
OT “V ‘SLI cest SioA
“JAau9n, ‘[g£b1 S19A]
[294 -ng ‘g ‘uo{ 'e/bi-clbr]
n[97 ‘9 ‘sioauv ‘Égpi
ll € L 7:12
*19 -BUOSUI9)S ‘JAQUOS) "GLP1I
‘snod sues pIBy9IY
"auIOpIS 9[[9q I 1 snyiuod
*J9U9A01d 9P 911914
‘QUU9IA 19 SIIBd *2[NS8) 9P JSTANO
‘auIsnI?WN
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
56
‘6p8 ‘d ‘I ‘1 ‘piem *IIIA Soneu9 Jnpd 11e} 919 jrene nb ‘sapriuo2]7) 9p onbsoring *2SS09,P p'aed 19 ou9)o[Juyp AsiydunxH “Jou8J4 9p oddifiÿq4 iu0s sIy SIO1] ST ‘96 “d ‘oySvius] 4047) 9p anbusod ‘3S17 ‘sueq ‘9 ‘119qnv ‘aq 1ed Juowioqeqoid }1199 wou swgw np 9[291S ellIX NP 9W90d un,p uonoepoy *ob-61 ‘d 'JAXX ‘2 ‘717 “51 "OH9GTIU) = SH9d1) no SAS ‘9[oaIS sAIX np 9ws20d un,p osoid uo uon9ep9l aun,p °391qY
"9881 ‘upoddO ‘4oyimog 416 ‘[noig ‘M Dors oIIIX) Wou awaw np 2W90d un p uonseposy
2[D91S oAX
Egpi
cghi s194
9[O9IS 2IAX no 3AX
D[DAIS oAX np ug
“1orrem ‘uoÂT ‘6gpri
*2IBUIA 9p ‘f ‘uoÂT ‘1061
*SBUI1I9S J9 SsiSuo ‘siiegq ‘FEI
*‘sÂu2q-iures *f 2p 9AN9A‘SIIBd'{TESINno 11]
; *‘piussneu”?)
‘U0SIO 19 UNU9SIEA
‘103 9P SIL SIOIL
‘JUBO[0T) 9p Sn2SoU L
*X[NBAOUIA 9P SHadÂS
2[quIQ 21 119qOY
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 57
On sait que la grande majorité des romans de chevale- rie en prose fut composée pendant la seconde moitié du xvesièclé. Mais les plus anciens sont bien antérieurs à cette époque. Déjà, dès les premières années du x siècle, on avait commencé à mettre en prose les romans de la Table Ronde, et de 1215 à 1230 Lancelot, le Saint-Graal, Merlin, Perceval et Tristan, après un ou deux remanie- ments, avaient pris la forme qui fut rendue définitive plus tard par l'imprimerie. Ces versions en prose étaient pro- duites sous la même influence que les poèmes dont elles dérivaient, celle de l’amour courtois à laquelle nous devons la poésie lyrique des trouvères et la première par- tie du Roman de la Rose que Guillaume de Lorris com- mença probablement sous la régence de Blanche de Cas- tille (1226-1236). A la même période appartient la rédaction en prose du Roman de Thèbes, dont le point de départ est une compilation composée entre 1223 et 1230 qui fut imprimée au xvi* siècle sous le nom d’Edipus. La seconde moitié du xie siècle est représentée seulement par Alexandre le Grand, traduction de l’Historia de praeliis, qui dut son succès dans une grande mesure à celui du célèbre roman en vers, le Roman d'Alexandre.
Cinq romans entre ceux qui furent imprimés plus tard étaient composés au x1v* siècle : Les quatre fils Aymon, Giron le Courtois, Meliadus, Berinus et Mélusine. Celui-ci, qui fut écrit par Jean d’Arras pour Jean, duc de Berri, date de 1387-1393. Giron le Courtois et Meliadus, qui représentent respectivement la seconde et la première partie du poème de Palamède, sont assignés, l’un à la première, l’autre à la seconde moitié du siècle. La date de la composition de Berinus n’a pas été déterminée avec précision, mais, puisqu'il contient des éléments grecs et orientaux, il est permis de conjecturer qu’il appartient au premier quart du siècle, c’est-à-dire à une époque où l’on faisait encore les projets d’une croisade. Finalement, Les quatre fils Aymon, ou Renaud de Montauban, le plus ancien représentant en prose des chansons de geste, date
58 LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
de la fin du siècle, soit de ces années de fêtes perpétuelles qui précédèrent la folie de Charles VI, soit, un peu plus tard, de la période de trêve avec l'Angleterre.
La’ première moitié du xve siècle, pendant que le royaume était déchiré par la guerre civile et étrangère, n’était guère propice ni à la littérature, ni à cette oisiveté que demande la lecture de longs romans. Ce ne fut que vers 1450, l’année de l’expulsion des Anglais de la Nor- mandie, que la mise en prose des romans de chevalerie prit un nouvel essor. Pierre de Provence fut rédigé en 1453; Huon de Bordeaux en 1458; Galien rhétore est à peu près de la même date. Mais ce fut à la cour de Bour- gogne, sous Philippe le Bon, que ce genre de littérature commença à foisonner. C’est à Raoul Le Fèvre, l’aumô- nier du duc, que nous devons Jason et Médée (vers 1450) et le Recueil des histoires de Troye (1464). Ce fut son bibliothécaire et copiste, Daniel Aubert, qui remania vers 1450 cette encyclopédie de la chevalerie, Perceforest, et qui rédigea, ou plus probablement écrivit, le roman des Trois fils de roi (1463). C'était un autre de ses copistes, Jean Wauquelin, qui « dérima » Gérard de Roussillon (1447) et La belle Hélène.
A la fin du xve siècle, presque tous les romans de che- valerie que nous connaissons par l'imprimerie avaient été mis en prose. Je ne connais que trois rédactions en prose qui datent du xvie siècle : Richard sans peur (vers 1535), Flores et Blanchefleur (vers 1550) et Guillaume de Palerme (vers 1550), Turpin (1527), Mabrian (1525 ou 1526) et Meurvin (1540) sont des œuvres originales.
Quel fut le premier roman de chevalerie imprimé? Probablement Pierre de Provence, dont le princeps, sorti des pressès de Bartholomé Buyer à Lyon, est porté. par Mile Pellechet à la date de 1472. Puis viennent les deux œuvres de Raoul Le Fèvre : le Recueil des histoires de Troye et Jason et Médée, tous les deux sans lieu ni date, mais maintenant reconnus comme imprimés à Bruges par Colard Mansion vers 1476 (Hain-Copinger,
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 59
Blades, Proctor) ou selon l'autorité la plus récente, M. Gordon Duff, en 1477. Il faut ajouter que le Recueil est certainement antérieur à Jason et Médée et qu'il est même possible que l'édition lyonnaise de celui-ci par Philippi et Reinhard, qui exerçaient de 1477 à 1482, soit antérieure à l’un et à l’autre.
Il y a trois romans dont la première édition porte la date de 1478 : Mélusine, dont l'impression fut terminée au mois d'août par Steinschaber de Genève, Fierabras, qui sortit des mêmes presses le 28 novembre, et Baudoin de Flandres, imprimé à Lyon par Buyer. Un peu plus tard viennent Ponthus et la belle Sidoine, imprimé avec les mêmes caractères que Mélusine et Fierabras, la Des- truction de Jérusalem et Apollin de Tyr, tous les deux imprimés à Genève vers 1480, et Les quatre fils Aymon, attribué à une presse lyonnaise et assigné aux années 1480-1485. En 1484, selon Proctor, Pierre Schenck imprima Clamadès à Vienne; à Lyon, Valentin et Orson fut imprimé par Maillet en 1489, Robert le Diable par Maréchal et Chaussard en 1496, et Bertrand Du Guesclin par un imprimeur inconnu après 1480. Passant du sud au nord, Jean le Bourgeois inaugura à Rouen les romans de la Table Ronde avec Lancelot en 1488 et Tristan en 1489, celui-là en association avec Jean du Pré. Le même Jean du Pré, associé avec Pierre Gerard à Abbeville, après y avoir imprimé la Somme rurale de Boutillier et la magnifique édition de la Cite de Dieu en 1486, couronna son entreprise dans cette ville en 1487 par le princeps des Neuf Preux.
Ce ne fut que dans la dernière décade du xv* siècle que Paris prit part à l'impression des romans de chevalerie, et jusqu’à 1500, année qui vit Les prouesses d'Hercule sortir des presses de Michel Le Noir. le seul éditeur était le libraire Verard; ses publications furent Cleriadus (1495), Merlin (1498), Ogier le Danois (1492-1499) et Galien rhétoré (1500). Reste à noter Paris et Vienne, imprimé à Anvers par Gerard Leeu en 1487, et Olivier
\
60 LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
de Castile, qui sortit en 1482 d’une presse qui n’a pas été identifiée.
Ainsi, avant la fin du xve siècle, on avait imprimé vingt- quatre romans de chevalerie en prose, dont quelques-uns plusieurs fois. Douze suivirent pendant les années 1501- 1515; vingt-sept datent du règne de François Ier et quatre, c'est-à-dire Gérard d’'Euphrate (1549), Geoffroy à la grand dent (1549), Guillaume de Palerme (1552) et Flores et Blanchefleur (1554), parurent sous Henri Il.
Tant à Paris qu’à Lyon, il y avait des librairies qui se spécialisaient en ces romans. A Paris, c’étaient surtout deux maisons, qui portaient comme enseignes, l’une l’Écu de France, où exercèrent Jean Trepperel et sa veuve, Jean Jehannot, Alain Lotrian et Nicolas Chrestien, et l’autre l'Image de Saint-Nicolas, tenue successivement, à partir de 1530, par Jean de Saint-Denys et sa veuve, Pierre Ser- gent (tous les trois associés avec Jean Longis), Jean Bon- fons, qui épousa la fille de Sergent, et son fils Nicolas. Toutes les deux étaient situées dans la rue Neuve-Notre- Dame. A Lyon, les deux libraires-imprimeurs qui édi- taient le plus de romans de chevalerie étaient Claude Nourry (1499-1532) et Olivier Arnoullet (1517-1558).
D'après le nombre des éditions, les romans les plus populaires étaient Fierabras, Les quatre fils Aymon et Pierre de Provence. De Fierabras, j'ai compté quinze éditions jusqu’à 1536, dont huit furent imprimées à Lyon et trois seulement à Paris. Notez qu’à partir de 15or on lui donnait le titre de Conqueste du grand roy Charle- magne des Espagnes et les vaillances des douze pairs de France. Et aussi celles de Fierabras. Pierre de Provence fut imprimé douze fois dans la même période, quatre fois à Lyon, deux fois à Rouen et deux fois à Paris. Mais le plus populaire de tous était Les quatre fils Aymon qui, à Ja fin du règne de François Ier, avait été imprimé au moins dix-huit fois. Les cinq premières éditions sor- tirent des presses lyonnaises. Puis Paris s’en empara, et
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 6:
de 1506 à 1525 cinq éditions en sortirent de ses presses.
Pour la quatrième place, il y a deux concurrents, Mélu- sine et Artus de Bretaigne, chacun avec dix éditions depuis 1478 jusqu’à 1550. Un peu moins nombreuses sont les éditions de Baudoin de Flandres, Galien rhétoré, Valentin et Orson, Ponthus et la belle Sidoine, Ogier le Danois, Robert le Diable et Huon de Bordeaux, qui fut imprimé relativement tard, c’est-à-dire en 1513.
Toutefois, il ne faut pas accepter le nombre des édi- tions qui nous sont parvenues comme indice infaillible de la popularité relative de ces romans. Puisqu’il y en a qui sont représentés par un seul exemplaire, il est bien pos- sible qu’il y en eut d’autres qui ont complètement dis- paru. Huon de Bordeaux, par exemple, dont les impres- sions de 1513 à 1550 (même en comptant une de Rouen sans date et une de la presse parisienne de Jean Bonfons, qui exerçait de 1547 à 1568) ne montent pas au-dessus de six, était, en raison de la place qu'y occupe la magie, très populaire. Il est même cité par Montaigne (Essais, I, 25) avec Lancelot et Amadis comme type de ces fatras de livres à quoi l'enfance s'amuse. Il trouve place aussi avec Robert le Diable, Fierabras et d’autres livres de « haute fustaye » dans le Prologue de Pantagruel.
Les passages de Rabelais qui se rapportent aux livres de chevalerie ont été soigneusement notés et commentés par M. Plattard dans son Œuvre de Rabelais. La seule observation que je ferai là-dessus c’est que le roman des Quatre fils Aymon, pour lequel Rabelais semble avoir eu une spéciale affection, fut publié à Lyon trois fois par Claude Nourry, l’imprimeur de Pantagruel, en 1506, en 1526 et en 1531, et une fois, en 1539, par son successeur, Pierre de Sainte-Lucie. C’est peut-être le commerce avec Nourry qui a détourné Rabelais des romans de la Table Ronde, sous l'influence desquels il avait composé ou réé- . dité Les grandes et inestimables Cronicques, vers les
1. P. 1-11.
62 LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE.
romans fondés sur les chansons de geste qui ont plutôt inspiré Pantagruel\.
Les grands romans de la Table Ronde ne furent jamais populaires dans le vrai sens du terme. Gardant toujours leur appareil somptueux de gros in-folio, ils n’étaient achetés que par de grands seigneurs et dames ou par de riches bourgeois. Mais ceux d’entre eux qui avaient la ‘plus grande vogue étaient décidément Lancelot, Merlin et Tristan, dont le premier fut imprimé six fois avant 1550 et les autres cinq fois. Giron le Courtois fut imprimé trois fois. Il n’y eut qu’une seule édition de Perceval, imprimé en 1530, et je n’en trouve que deux du Saint- Graal, de Perceforest et de Meliadus. Le Petit Artus, qui se rattache au cycle par un lien purement artificiel, est la seule exception. Imprimé dans un format moins coûteux que les in-folio, il acquit une considérable popu- larité et atteignit le nombre respectable de dix éditions.
M. Besch a démontré que les romans de chevalerie en prose portent les empreintes de deux caractères, caractère de rédaction cléricale et savante et caractère d'esprit bourgeois. C’est en effet que pendant la seconde moitié du xve siècle, période durant laquelle la plupart des rédactions en prose des chansons de geste et des romans d'aventure eurent lieu, l'influence de la bourgeoisie allait croissant. Une des bases de la politique de Louis XI était la création d’une aristocratie bourgeoise qui devait servir comme de contrepoids à la puissance des grands sei- gneurs féodaux. Grâce à leur prospérité croissante, les bourgeois achetèrent les terres des gentilshommes ruinés, bâtirent des châteaux et des hôtels et devinrent des mécènes, des artistes et des gens de lettres. Ainsi leur esprit pratique et positif influa sur les romans et en déter- mina en quelque mesure le caractère.
Dès le commencement du xvie siècle, la mise en
1. Voir W.-F. Smith, Rabelais in his writings. Cambridge, 1918, p. 20-21. °
LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 63
prose des anciens romans poétiques qui avait foisonné pendant un demi-siècle cessa subitement. Les romans en prose qui existaient continuèrent à être imprimés, mais on ne fit pas de nouvelles rédactions. La seule exception pour le règne de François Ier est Richard sans peur, qui eut quelques succès. M. Plattard'! a déjà parlé du curieux document provenant de la bibliothèque de Berne qui a été publié par Léopold Delisle. C'est un inventaire, dressé en 1533, des livres de Jacques le Gros, un bourgeois notable de Paris qui était évidemment un collectionneur des romans de chevalerie. En tête du catalogue figurent les romans de la Table Ronde, probablement parce qu'ils étaient des in-folio : Perceforest, Meliadus, Tristan, Lan- celot, Giron le Courtois, Merlin et, plus bas, Perceval. Quelquefois deux romans sont réunis, comme Jourdain et Morgant, Doolin et Fierabras, Les quatre fils Aymon et Ogier, Guérin et Maugist. 11 y a des manuscrits à côté des imprimés, tels que Gérard de Fraste, que Delisle a identifié avec le ms. français 12291 de la Bibliothèque nationale, et Geoffroy à la grant dent, dont ni l’un ni l’autre n'était imprimé en 1533. Jacques le Gros possédait aussi les trois premiers livres de l’Amadis de Gaule en espagnol. Ce ne fut que sept ans plus tard que la traduc- tion française du premier livre fut publiée par Herberay des Essarts. Notre amateur possédait aussi, ce qui cons- titue son vrai titre à l’immortalité, un exemplaire de Pan- tagruel. C’est, comme on sait bien, la première mention du livre de Rabelais. A. TiLLey.
1. L'Œuvre de Rabelais, p. 3-4. 2. Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de lPIie-de- France, t. XXIII (1896), p. 29,6.
«
UNE PRÉTENDUE CONSPIRATION EN 1977.
L'AFFAIRE
DU
BARON DE VITTEAUX
L'épisode dont nous allons nous occuper est sympto- matique de l’état des esprits en France après trois ans de règne de Henri III. Le jeune roi avait eu pour favori un certain Louis de Bérenger, s' Du Guast, qui, avant d’être assassiné en 1575, lui avait inculqué les principes de Machiavel : diviser pour régner. La première partie du précepte avait porté ses fruits : jamais la France n'avait été plus divisée. Quant à régner, c'était une autre affaire et Henri III n’y parvint jamais. Il avait deux méthodes qu’il employait alternativement : il supprimait s’il le pou- vait par violence les hommes qui lui portaient ombrage, comme il fit à la Saint-Barthélemy ou avec les Guises; ou, en cas d’impossibilité, il se faisait doux et conciliant et cherchait à amadouer les pires coupables en récompen- sant sans mesure leurs méfaits et leur rébellion. Il ne s’est point encore, à notre connaissance, trouvé d’auteur pour prôner la politique de Henri III.
En 1577, l'État était encore sous le coup d’une crise qui ne s'était apaisée que par la mise en pratique du second procédé dont nous venons de parler. Deux ans avant, en septembre 1575, le duc d’Alençon, frère du roi, s'était échappé de la cour malgré une surveillance étroite, s'était mis à la tête du parti des politiques, avait levé des troupes et fait sa jonction près de Moulins avec le prince de
L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 65
Condé, le duc Casimir et le vicomte de Turenne, révoltés comme lui. Les troupes protestantes jointes aux siennes montaient à 30,000 hommes. La cour, affolée et sans res- sources à la suite des prodigalités du roi, avait dû signer, à la fin de 1576, la honteuse paix qu’on appela « la Paix de Monsieur », qui récompensait les rebelles et leur accordait des avantages comme jamais bon serviteur n’en avait obtenu. On peut penser que derrière les sourires, Henri III cachait ses rancœurs et ne songeait qu’à reprendre ce qu'il avait donné. Dans le parti vainqueur on s’en rendait bien compte et la méfiance était extrême.
C'est au milieu de cette ambiance inquiète que se répandirent, dans le courant de novembre 1577, certains bruits de complot. La rumeur, vague d’abord, se précisa assez rapidement et parvint aux oreilles du roi qui s’en montra vivement ému. On prétendait que le duc d’Alen- çon, le propre frère du roi, tramait contre lui une nou- velle conspiration tendant non seulement, comme en 1575, à se révolter contre son autorité, mais à l’assassiner pour usurper Le trône. Les coupables faisaient, disait-on, partie de la maison du prince et le principal était un cer- tain baron de Vitteaux que sa réputation de spadassin désignait aux soupçons.
Guillaume Du Prat, baron de Vitteaux, appartenait pourtant à une famille jouissant de la considération de tous : il était le petit-fils du célèbre cardinal Antoine Du Prat, ministre et chancelier de François Ier, qui avait acquis de grandes richesses et n’était entré dans les ordres qu'après son veuvage; son père, Antoine II Du Prat, et sa mère, Anne d’Alègre, avaient eu plusieurs enfants; il était le troisième et portait le nom de la seigneurie de Vitteaux que sa mère avait apportée en dot en se mariant. Il était né un peu après 1540 à une date qu'on ignore, avait fait ses études à l’Université de Paris! et figurait
1. Dans son intéressant ouvrage Une famille : les d’Alègre (Paris, 1914, in-8°), M. Pierre de Vaissière rencontre au cours de son récit ce baron de Vitteaux qui se trouve lié si intimement à l’action qu’il
REV. DU SKIZIÈME SIÈCLE. VI. 5
66 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX.
parmi les gentilshommes du duc d'Alençon, le frère de Henri III. Brantôme, qui adoraïit les bretteurs, se lia avec lui d’une vive amitié et nous le dépeint comme un petit homme terrible au combat, poursuivant méthodiquement ses vengeances, ne pardonnant jamais et passé maître en fait de ruses et de guet-apens. A vingt-cinq ans il avait déjà plusieurs meurtres sur la conscience. Sa première agression, en janvier 1569, avait été contre M. de Meil- haud, qu’il avait voulu tuer pour venger son frère, Fran- çois Du Prat, baron de Thiers, tombé sous l'épée dudit Meilhaud. Il manqua son coup, fut arrêté et réussit à s'évader de la Conciergerie. En janvier 1570, un an après, nous le retrouvons à Toulouse menant joyeuse vie, se grisant copieusement en compagnie d’un certain baron de Soupex qui, en manière de plaisanterie, lui assèñe sur la tête un coup de chandelier qui fait couler le sang. Quelques jours après, les deux convives dégrisés se ren- contraient, mettaient l'épée à la main et le baron de Sou- pex demeurait mort sur la place. Vitteaux dut s'échapper déguisé en damoiselle. Vers la fin de 1571, Vitteaux a une nouvelle vengeance à assouvir : le jeune Pierre Du Prat, âgé de quinze ans, son plus jeune frère, est page du duc d'Alençon et sous les ordres du sieur de Gonnelieu, écuyer du duc; pour un motif que nous ignorons, ce Gonnelieu tue le jeune Pierre Du Prat et voilà Vitteaux de nouveau en campagne pour venger le pauvre enfant. Au commen- cement de 1572, Gonnelieu chemine sur la route de Picardie, Vitteaux le rejoint et le tue sans explication. Puis c'est le tour de M. de Meilhaud, qui avait échappé une première fois, de tomber sous les coups du terrible
est amené à en dresser une biographie assez complète et des plus curieuses. Sur l’un des épisodes de la vie du personnage, nous avons trouvé aux manuscrits de la Bibliothèque nationale quelques pièces que nous croyons inédites; elles nous ont permis de compléter par quelques détails l’histoire de la prétendue conspiration de 1577 et de l'expédition de M. de Charny, dont M. de Vaissière parle à la page 185 de son livre, et que nous avions eu nous-même à traiter dans un travail précédent (Bussy d'Amboise et M=° de Montsoreau).
L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 67
baron; Du Guast, le favori de Henri III, était le grand ami de Meilhaud, il en veut mal demort au meurtrier. Voilà une autre querelle allumée et, quelque temps après, on trouvera Du Guast assassiné dans son lit et mourant en accusant Vitteaux. Et cette existence d’assassin continue, avec des attaques à main armée, des extorsions d’argent par menace, des enlèvements et autres violences. Tel était l’homme que l’on représentait à Henri III comme cons- pirant contre sa vie.
Le roi effrayé augmenta sa garde, ordonna les recherches les plus sévères, et l’homme qu’il chargea de cette enquête fut Antoine Du Prat, seigneur de Nantouillet, le prévôt de Paris, qui tenait avec honneur cette importante place depuis 1553.
Ce choix de prime abord pouvait tauser quelque sur- prise, car Antoine Du Prat était précisément le propre frère du baron de Vitteaux. On savait même qu’en 1573, au retour du siège de La Rochelle, Du Prat avait puissam- ment contribué à sauver son frère de l’échafaud à la suite d’un des nombreux meurtres dont on l’accusait!. Du Prat fit son enquête et, sans avoir pourtant aucune preuve en mains, conclut nettement aux poursuites contre son frère. 1] prétendaittenir les fils d’une véritable conjuration contre la vie du roi. Henri III, ne doutant plus alors du dan- ger qu'il courait et cédant aux instances de ses mignons, avant même que l'enquête eût donné des résultats sérieux, fit arrêter et conduire à la Bastille plusieurs des favoris de Monsieur et en première ligne La Châtre? et Bussy d'Amboise. Quant au baron de Vitteaux, sans chercher à se disculper, il prit le parti le plus sage et disparut sans qu’on eût pu le joindre.
1. Brantôme, vol. VI, p. 333 (édit. de la Société de l’Histoire de France). 2. Claude de la Châtre, né en 1536, gouverneur du Berry, maré- chal de France sous la Ligue, mort en 1614. 3. Louis de Clermont d'Amboise, sieur de Bussy, alors l’amant de la reine Marguerite, le célèbre héros du roman de Dumas : La dame * de Montsoreau.
68 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX.
Ce trait d’une vertu antique, ce prévôt de Paris foulant aux pieds ses affections familiales et poursuivant son propre frère, par sentiment du devoir, par fidélité à son roi, forcent, semble-t-il, l'admiration.
Les secrétaires du roi se mirent hâtivement à l'ouvrage et rédigèrent un ordre de courir sus au coupable avec une prolixité, une profusion de considérations, de prescrip- tions, de sanctions qui montrent toute l'importance que le roi attachait à la capture du fugitif!.
1. Voici cette pièce in-extenso :
« Henri..., à notre amé et feal, salut et dillection.
«a Comme il nous ayt esté rapporté par personnes dignes de foy que le baron de Viteaux, homme mal famé et qui est accusé de plusieurs homicides notoires à un chacun, par lui malhgureusement commis et perpétrez, ayt delibéré en augmentant de plus en plus ses maléfices d’atempter en notre propre personne, de quoy il s’est luy mesme déclaré à personne et le nous a rendu, et soyt ainsi qu'il ne se puisse rien entreprendre de plus meschant et malheu- reux en ce inonde; et que tel comme d’actentat à la personne du roy et prince souverain tel que Dieu nous a faict estre a esté de tout temps jugé digne de sevère pugnition, non seullement anvers celluy qui se seroit mis en debvoir de l’exécuter, mais aussy envers celluy qui l’auroit pansé et projecté en son cœur comme chose directement contraire à l’ordre de nature et commandement de Dieu qui est de aymer, obeyr et révérer son souverain, sçavoir faisons que nous desirons pour ceste considération et aultres grandes qui sont à pen- ser sur ung tel faict que ledict baron de Viteaux puisse estre pris et appréhendé affin d’aprofondir la vérité de ce faict et qu’il en soit ordonné par justice ainsy qu'il se trouvera raisonnable. Pour la grand confiance que nous avons en vostre personne et l'affection que nous sçavons que vous portez à nous, nostre conservation et nostre service, vous avons, d'autant que ledit baron de Viteaux est tousjours grandement acompaigné, et se retire en lieux fortz et bien muniz, donné et donnons la charge et le commandement de le poursuivre et faire poursuyvre avec telles forces de nostre gendar- merye et gens de pied que verrez bon estre et que vous pourrez assembler en tous les lieux et endroictz où il se pourra retirer. Des- quels nous vous donnons plains pouvoirs, puissance et auctorité de forcer et prendre d'assault, tant qu’il puisse estre appréhendé vif ou mort, et à cest effect nous vouilons et entendons que vous requerez les gouverneurs et licutenants généraux de nos provinces de vous faire assister de forces d’artillerye, monitions et de toutes aultres choses qui vous seront nécessaires. Semblablement nos baillis séné- chaulx ou leurs lieutenants et les communaultez des villes ausquels
L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 69
L’en-tête, « Henri, à notre amé et féal … salut et dilec- tion …, etc. », laisse en blanc le nom du destinataire, ce qui nous porte à croire qu'il en fut fait plusieurs expédi- tions pour les différentes directions qu'avait pu prendre le baron de Vitteaux. L'une des premières qui dut partir prit sans doute la route de Dijon, capitale de la province de Bourgogne, où était situé le château de Vitteaux!. Le 20 novembre, l’ordre arrivait discrètement à Dijon?. -
Le comte de Charnyÿ, lieutenant général pour le roi en cette province, prit aussitôt ses informations et apprit qu’en effet le baron de Vitteaux venait d’arriver secrète- ment en son château. Il donna immédiatement au capi-
vous commanderez et qu’ils auront à exécuter en cest endroict. Leur mandant et ordonnant très expressément de vous assister de tous leurs moyens sans y en espargner aucun. Surtout qu'ilz desirent nous obeyr et complaire, et craigndre ce faisant autrement d’encou- rir nostre indignatiou. Nous vous donnons plain pouvoir, puissance et auctorité d’assembler en tous endroicts où besoin sera les com- munes pour ayder à la capture dudit baron. Déclarant ceulx qui ne vous assisteront en cest affaire selon que nous l'entendons et qui le retireront ou reseleront en leurs maisons coupables et actaincts des mesmes crimes dont il est accusé, sans qu'ils puissent espérer, à la première dénonciation qui nous en sera faicte, d'en avoir aucune grâce de nous. Pour faire tout ce que dessus et aultres choses que cognoissez se debvant exécuter pour apréhender ledit baron de Viteaulx, nous vous avons donné toute puissance, auctorité, com- mission et mandement spécial; mandons et commandons auxdits gouverneurs et lieutenants généraulx de nos provinces qu'ilz vous fassent assister et prester toute ayde, secours et confort en ceste expédition. Et à nos baillys sénéchaulx, prévosts, capitaines de nos gens de guerre et communaultés des villes qu'ils vous suyvent, accompaignent et fassent tout ce que leur ordonnerez pour cest effet sans y user d’aucune connivence, longueur ni retardement. Promet- tant en foy et parole de Roy que nous aurons agréable tout ce qui aura esté par vous faict à ceste occasion et que nous vous en tien- drons bien et suffisamment deschargés partout où il appartiendra » (Bibl. nat., mss. fr., Cinq-Cents de Colbert, t. IX, fol. 80).
1. Actuellement l’un des chefs-lieux de canton de l’arrondissement de Semur (Côte-d'Or).
2. Livre de souvenance de M. Pépin, chanoine musical de la Sainte-Chapelle de Dijon (Analecta Divionensia, t. T).
3. Leonor Chabot, comte de Charny, grand écuyer de France, licutenant général, gouverneur de Bourgogne, mort en 1597.
(e) L’'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 7
taine Bizoux l’ordre de se mettre en marche avec trois cents arquebusiers à cheval. Après une étape de nuit, cette troupe parut inopinément, le 22 novembre au matin, devant la petite ville de Vitteaux, y pénétra et investit le château. Le pont-levis était relevé et la herse baissée : c'était la résistance. Le capitaine Bizoux disposa ses trois cents arquebusiers, donna les instructions les plus strictes _et attendit l’artillerie que le comte de Charny allait ame- ner pour faire brèche, puisque l'arrestation dont on l'avait chargé semblait vouloir prendre la tournure d’un siège!.
Vitteaux est une petite ville à une quarantaine de kilo- mètres à l’ouest de Dijon, située dans un fond, sur les bords d’une petite rivière très peu profonde, dont le cours a été du reste détourné et baïignaït autrefois, paraît-il, le pied de la citadelle. Autour de Vitteaux s'étend une vaste val- lée de plusieurs kilomètres de diamètre, où aboutissent différentes petites vallées formées par les coteaux de Bourgogne qui ne s'élèvent guère à plus de 150 mètres d'altitude; autrefois, toutes ces hauteurs étaient entière- ment boisées; aujourd’hui, il ne reste plus le long des crêtes des plateaux que des sortes de franges de bois, qu'on appelle des « cordons » et qui sont les derniers ves- tiges des grandes forêts d'antan. Cependant, au nord de Vitteaux, la forêt n’a disparu que plus récemment et cer- tains vieux habitants en parlent encore. Par là, les bois approchaient de la ville à quelques centaines de mètres. C'est justement de ce côté, au mord, adossé aux premiers contreforts de la montagne la plus voisine, que se dres- sait le château, énorme forteresse pour l’époque, avec ses trois hectares clos de murs et de fossés profonds; ces derniers seuls existent encore. Ils étaient alimentés d’eau par la petite rivière qui coule maintenant au milieu de la ville. Vitteaux, beaucoup plus resserré qu'aujourd'hui, était lui-même entouré d’un mur d'enceinte suivant en
1. Bibl. nat., mss. fr., Cinq-Cents de Colbert, t. IX, fol. 78.
L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 71
partie la rivière. Du château rasé par Richelieu, il ne reste plus debout que la chapelle. Les bâtiments d'habitation étaient à l’est, les écuries au nord, près de deux tours que l'on voit encore parfaitement conservées depuis le fond du fossé jusqu’au ras du terre-plein et entre lesquelles était le pont-levis donnant au nord sur la campagne; une autre entrée donnait dans la ville, au sud. Le château fai- sait partie du système général de défense de la cité.
Quand le capitaine Bizoux arriva, encore en pleine nuit, par la vieille route de Dijon, qui passait alors par le vil- lage de La Challeur, il dut probablement diviser sa troupe et envoyer sur sa droite un détachement pour garder cette sortie du nord donnant directement sur la cam- pagne; le reste entra en ville, alla sans doute garder la porte du sud et quelques autres petites poternes par les- quelles on pouvait à la rigueur s’échapper.
La manœuvre fut bien exécutée, car le baron de Vit- teaux fut surpris et les premières lueurs grises de cette aube de novembre lui montrèrent en face de chaque issue un détachement d’arquebusiers.
Cependant, M. le comte de Charny ne perdait pas son temps et, ne trouvant même pas suffisante l'artillerie qu’il avait sous la main à Dijon, écrivait d'ufgence pour en demander d’autre à Langres et même à Lyon. Alors, satisfait de lui-même, de ses précautions si bien prises et du zèle qu’il avait mis au service de Sa Majesté, il se dis- posa à s’acheminer vers Vitteaux, accompagné de son pre- mier convoi d'artillerie. Maïs quels ne furent pas sa stu- peur, son désespoir et sa colère quand il apprit que, le jour même de l'investissement, le baron de Vitteaux s'était échappé. Sur les six heures du soir, à la nuit noire, le pont-levis s'était silencieusement baissé : dans la cour, trois hommes à cheval attendaient muets et immobiles, c'étaient le baron de Vitteaux et deux de ses serviteurs. Dès que les madriers avaient touché la contrescarpe, les trois cavaliers étaient sortis avec précaution et soudain le poste d’arquebusiers qui gardaïit cette issue avait entendu
72 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX.
le roulement d’un galop furieux. Avant que les soldats eussent le temps de se mettre en défense, les trois cava- liers passaient comme une trombe. Les salves d’arquebu- sades tirées dans l'obscurité ne les avaient guère inquiétés.
A cette nouvelle, le comte de Charny demeura cons- terné.
Ce fut certainement par le pont-levis du nord donnant sur la campagne que le prisonnier s’évada : en effet, de ce côté, à quelques centaines de toises du château, commen- çaient les bois qui alors couronnaient les immenses pla- teaux de Bourgogne. Les villages, comme on les voit encore aujourd’hui, étaient tous tapis au fond des vallées et l’on pouvait, en suivant la ligne de ces hauteurs sau- vages et inhabitées, atteindre en sûreté les frontières du Barroiïs et de la Lorraine.
Quand M. le lieutenant général eut interrogé sur le ton que l’on peut croire le capitaine Bizoux et bien savouré l’amertume de sa déception, il manifesta l'intention de se rattraper au moins sur les gens du baron demeurés au château, qu’il comptait bien obliger de se rendre à discré- tion, mais la mine déconfite du capitaine Bizoux se fit plus humble encore et ce fut avec un regain de colère que M. de Charny apprit que, contrairement à ses inten- tions et à celles du roi, le capitaine avait pris sur lui de traiter de la capitulation de ceux qui demeuraient dans le château, en leur accordant des garanties. Il n’y avait rien à faire : sa mission avait complètement échoué. Ce fut donc avec des sentiments de fureur contre le malencon- treux Bizoux et de vive inquiétude sur ce qu’allait dire le roi que M. le comte de Charny écrivit la lettre sui- vante :
Au Roy.
Sire, l’entreprise que iavois à executer par votre comman- dement sur le baron de Viteaux estoit si heureusement ache- minée que le capitaine Bizoux par moy adverty à poinct nommé gaigna hier au matin les portes de la ville de Viteaux,
L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 73 e
s'y logea et investit ledit baron dans son chasteau par les trois cents harquebuziers à cheval que je lui avois fait avancer de ses trouppes, suivant la résolution que ien prins avec luy quand il me vint dernièrement trouver de votre part pour cet effet avec Le Lieubert qui vous en aura peu rendre comte. Et mestimois très heureux de me voir sur le poinct de vous y rendre le servyce que vous en desiriez de moy. Ledit Bizoux de son costé faisant bien son conte d’avoir à ce coup ledit baron lequel sur les six heures du soir en est toutesfois sorty luy troisiesme à cheval, et s’est saulvé de la façon que M. le vicomte de Tavannes et le sieur de Montessus présent porteur le vous feront entendre s'il vous plaist. Qui est, Sire, une extreme faulte à ces gens de pied dont je porte un regret si grand qu'il ne se peult dire; et ay pris à un estrange desplaisir la nouvelle qu’on m'’en a apportée à l’heure que iy allois, y faisant mener en diligence les pieces et equipage que j’avois peu tirer de cette ville en attendant les canons que j’avois envoyé quérir à Lyon et à Lengres. Je remets audit sieur viconte et Montessus le surplus du succès de cette entre- prinse, surquoy il plaira à votre majesté me faire entendre son intention.
Je prie Dieu, etc., etc. De Dijon, le xx de novembre 1577.
Vostre très humble et très obeissant subject et servyteur,
CHARNY.
Et toujours poursuivi par le souci de son insuccès, le pauvre lieutenant général, attristé déjà par la perte récente de sa femme", revenait sur cette malheureuse entreprise et écrivait encore le 7 décembre suivant :
Sire, ie massure que bien tost après le partement de ce courrier vous aurez entendu de Monsr le vicomte de Tavanes et du sieur de Montessu que je vous ay dépesché, ce qui s’est passé à Viteaux à mon regret si grand que nul autre accident qui me soit jamais advenu ne ma esté plus desplaisant et ennuieux. I1z ne se seront aussi oubliez à vous rendre comte
1. Au mois d’août 1577, un membre de la municipalité lui fait des compliments de condoléance sur la mort de sa femme (Correspon- dance de la mairie de Dijon, t. II : Analecta Divionensia).
74 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX.
des déportemens du capitaine Bizouz de ce costé là. Lequel, après l’évasion du baron dudit Viteaux, a de par vous sommé ses gens qui restoient en son chasteau, et de sa seule authorité et sans en atendre aulcun commandement de moy a précipité la capitulation qu’il a faite avec eulx de la sorte et aux condi- tions portées par les articles dont je vous envoie copie en ayant retenu devers moy loriginal signé de sa main, ensemble des informations qui en ont esté. Ainsi s’est il aydé de votre nom, Sire, en cette occurrence et des lettres qu’il a dit avoir eu de votre majesté pour cet effet, ce qui a merveilleusement augmenté mon premier desplaisir, sachant qu’il failloit que selon votre intention cet affere se traitast tout autrement, puis- qu’on ne tenoit pas celluy qui avoit cousté beaucoup à attraper.
Sire, je supplie le Createur..., etc., etc. De Dijon, le vu de décembre 1577.
Votre très humble et très obéissant subject et servyteur,
CHarNY!.
Cherchant à réparer autant qu’il le pouvait les bévues ou les infidélités du capitaine Bizoux, le comte de Charny, dès le 27, dirigea ses troupes désormais inutiles à Vit- teaux vers le château de Grancey où s'était retiré M. de Fervaques, autre gentilhomme du duc d’Alençon, et impliqué également dans le prétendu complot qui tour- mentait tant le roi. Le château de Granceyi, propriété de M. de Fervaques, était extrêmement fort, et il semble que M. de Charny voulut faire tous les apprêts d’un véritable sièges.
Il faut croire pourtant que l'affaire tourna court et apparut moins grave et moins complexe qu’elle n'avait semblé d’abord, car nous savons que très peu de temps après Bussy et La Châtre étaient en liberté et se montraient à la cour; d'autre part, nous n’avons plus trouvé trace
1. Ces deux lettres se trouvent à la Bibliothèque nationale, mss. fr., Cinq-Cents de Colbert, t. IX, fol. 78 et 82.
2. Arrondissement de Dijon, à une trentaine de kilomètres au nord de cette ville, sur les confins du département de la Haute- Marne.
3. Livre de souvenance de M. Pépin, chanoine musical de.la Sainte-Chapelle de Dijon (Analecta Divionensia, t. 1).
L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 75 |
des poursuites contre M. de Fervaques. Mais par contre, le 13 janvier suivant, le procureur général du parlement de Dijon présentait à la cour un arrêt à lui envoyé par le procureur général du Parlement de Paris « pour faire publier contre le baron de Viteaux, auquel l’on interdit l’eau et le feu comme criminel de lèze-majesté! ».
Devant toutes ces menaces, le baron de Vitteaux ne prit point l'attitude craintive d’un fugitif : tout au con- traire, entouré de cinq ou six de ses estaffiers ordinaires, il se rendit au château de Chevannay, tout proche de Vit- teaux, où résidait le seigneur du lieu, François Le Mar- let, sr de Saulon; il menaça de mort le maître de céans, pilla ses coffres et se retira en enlevant sa femme, Claude Jacquot, qui ne sembla guère, paraît-il, avoir fait beaucoup de résistance. François Le Marlet porta plainte, et le 26 juin 1578 présenta au parlement de Dijon « requeste à ce qu’il plust à la cour ordonner à.tous huissiers de mettre à exécution les commissions par luy obtenues du privé conseil, contenans prise de corps contre Claude Jac- quot, sa femme, le baron de Viteaux et aultres, ce qui fut ordonné moyennant salaire compétent? ».
Le baron de Vitteaux ne fut pas arrêté, l'affaire se calma, on cessa même les poursuites, et l’on en vient malgré soi à se demander comment M. le Prévôt de Paris avait conclu si vite à la culpabilité sur le fait du complot, n'ayant, somme toute, aucune preuve en main. Le temps était donc bien changé où Antoine Du Prat n'hésitait pas à se compromettre pour sauver son frère de l’échafaud.
Ce changement d’attitude, nous en trouvons peut-être l'explication dans le passage suivant du Journal de L’Es- toile, à la date du 22 juin 1576 :
Tour subtil joué par le baron de Viteaux à son frère : Ce jour mème (vendredi, 22 juin 1576), le baron de Viteaux 1. Journal de Gabriel Breunot, conseiller au parlement de Dijon
(Analecta Divionensia, t. l). 2. Journal de Gabriel Breunot (Analecta Divionensia, t. 1).
76 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX.
estant sous couleur d’amitié, allé voir le prévost de Paris, son frère, nouvellement marié à la fille de Cani, estant en son chasteau de Nantouilleti, après y avoir fait bonne chère le soir, s’estant rendu le lendemain matin le plus fort audit chas- teau, fut trouver son frère en sa chambre et le força de lui fournir quatre mil escus, tant en argent monnoyé qu’en joyaux et bagues, pour le prétendu supplément de ses partages, et s’en partit bien monté des chevaux de sondit frère dont il print les meilleurs en ses escuries et bien bagué et fourni d’ar- gent aux dépens de lui et de sa femme.
Et L’Estoile ajoute un peu plus loin :
Quand on conta la chose au Roy, il répondit : « J’ai tous- jours cru l’un capable de ceste peur et l’autre de ceste har- diesse. »
Cette esquisse d’une scène de famille suffit, semble-t-il, à nous éclairer sur les sentiments qu'Antoine Du Prat devait professer à l'égard de son frère. Nous nous éton- nons moins dès lors de la facilité avec laquelle l'amour fraternel céda chez lui à ses sentiments de fidélité pour le roi, son maître. Il est possible que le barog de Vitteaux ait été lésé dans le partage d'une succession par son frère aîné; mais la méthode employée pour rétablir l'égalité était quelque peu vive, et la nouvelle épousée tremblante, les serviteurs terrifiés par la venue matinale du renfort inattendu, l’enlèvement des 4,000 écus et le départ des beaux chevaux de l'écurie durent faciliter la conviction de M. le Prévôt de Paris quand on lui annonça que son frère était soupçonné de préparer un coup de main.
Du reste, les gens qui n’aimaient pas M. le Prévôt de Paris allèrent jusqu’à dire que ce fut lui qui inventa la conspiration de toutes pièces.
Cependant, un an après, une découverte macabre et un procès retentissant suivi d’horribles exécutions remirent en circulation, à Dijon même, le nom du baron de Vit- teaux : le 27 mai 1579, on trouvait dans un puits, à hau-
1. Près de Juilly, Seine-et-Marne.
L’AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 77
teur du n° 1 de la rue Verrerie, un cadavre putréfié avec une pierre au cou. Le procès mené rapidement établit que la victime était le valet du baron de Vitteaux et que le crime avait été commis dans la maison d’un sr Hugues Millière, « maître de l’hôpital Nostre-Dame », et en pré- sence de M: Jean Masuyer, notaire. Le 1° juillet 1579, ce dernier était « exécuté, fraché et mis sur la roue ». Quant à Hugues Millière, arrêté à Salmaise, il était condamné à faire amende honorable devant le palais et devant l’église Notre-Dame et de là à être conduit par l’exécuteur de la justice haute au champ du Morimont pour être « fraché bras et jambes et mis sur la roue et après estre jeté dans un feu ardent ». Un témoin oculaire de cette effroyable scène ajoute un détail de la fin du supplice qui donne le frisson : « .… et estoit encore le pauvre corps vif ». On exécuta de même un nommé Largentier et enfin deux vignerons, dont l’un se nommait Fagot, qui, eux, eurent l'avantage de n'être exécutés qu'en effigie, ayant pu se sauver à temps".
Nous ignorons s’il y eut connexité entre le meurtre de ce valet et les équipées de son maître. En tout cas, ce ne fut pas de sitôt que fut proclamée l'innocence du baron de Vitteaux. En 1581 seulement, le 20 juillet, le Grand Conseil reconnaissait l'erreur judiciaire qui pesait sur le fugitif et le renvoyait à se pourvoir devant le Parlement pour demander la cassation des charges, informations, procédures et arrêts le concernant, non seulement sur le fait du complot contre la vie du roi, mais encore à pro- pos de l'affaire du château de Chevannay. Le 27 janvier 1582, le roi, par lettres patentes, confirmait la précédente décision, et le st Le Marlet de Saulon, ainsi que le prévôt de Paris, les deux principaux requérants contre le baron de Vitteaux, étaient même assignés devant le Parlement pour expliquer leur attitude. Enfin, le 10 juillet 1582, Claude Languet, sergent royal au bailliage d’Auxois et
1. Livre de souvenance de M. Pépin (Analecta Divionensia, t. l). 2. Arch. de la Côte-d'Or, série E. 728.
78 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX.
chancellerie du duché de Bourgogne, demeurant à Vit- teaux, signifiait aux séquestres des biens du baron « de incontinent et sans délai rendre compte audit sieur baron ou aultres, ayant charge de luy dudict revenu depuis le jour et heure qu'ils ont esté à ce establis..….! ».
Le baron de Vitteaux put donc rentrer en possession : de ses biens et reparaître à Paris. En 1583, il y était cer- tainement, puisqu'il s’y battait en duel derrière les Char- treux? le 7 août et s’y faisait tuer par le jeune Yves d’Alègre, le propre fils d’une de ses victimes, M. de Meil-
baud. Léo Mouron.
1. Arch. de la Côte-d'Or, série E. 728. 2. À peu près où se trouve actuellement l'avenue de l'Obser-
vatoire.
LA VIE CHÈRE AU XVI" SIÈCLE
Jean Bodin, l’auteur de la République (1576), ayant conçu la politique non comme un système de théories spéculatives, mais comme une science expérimentale, ne pouvait négliger d'étudier les questions économiques qui, de son temps, sollicitaient l'attention des grands « off- ciers » de la monarchie française. Pour soulager le peuple, — éternel problème dont toutes les histoires sont pleines, — comme il le constate lui-même, on demandait alors que les impôts et les charges fussent réduits et remis exactement dans l’état où ils étaient sous le règne de Louis XII.
Bodin jugeait cette proposition un anachronisme absurde. Les finances de la France sous Charles IX ne pouvaient redevenir telles qu’elles étaient soixante ans auparavant, pour cette simple raison que l’or et l’argent, depuis le règne de Louis XII, « estoient venus en si grande abondance des terres neufves, mesmement du Pérou, que toutes choses sont enchéries dix fois plus qu’elles n’estoyent ».
Les preuves de cette hausse du coût de la vie, Bodin les tirait de documents d'archives, « des coustumes du royaume, des anciens contracts et adveux, où l’on void l'estimation des fruicts et victuailles dix, voire douze fois moindre qu'elle n’est à présent et par conséquent les fermes et le prix des terres douze fois moindre qu’il n’est pour le jour d’huy ».
Une des conséquences de cette dépréciation de l’or et
80 LA VIE CHÈRE
de l’argent avait été le relèvement des salaires, gages, soldes et traitements. « L'or et l’argent estant commu- niqué à la France pour la nécessité des vivres et mar- chandises qui vont sans cesse en Espagne, l'estimation de toutes choses a haussé et, par conséquent, les gages des officiers, la paye des soldats, la pension des capitaines, les journées et vacations d’un chacun... » (République, VI, 2).
Cette question du renchérissement général de la vie que Bodin ne traite ici qu’incidemment, à propos d’un pro- blème financier, il avait eu l'occasion de l’étudier plus à fond, quelque dix ans auparavant. Un certain M. de Malestroit avait soutenu assez témérairement que « pour l'achat de toutes choses » l’on ne « baïlloit » pas alors plus d’or ni d’argent que l’on en baillait autrefois. Pour réfuter cette thèse, Jean Bodin avait publié une longue dissertation : La response de maistre Jean Bodin, advo- cat en la cour, au paradoxe de Monsieur de Malestroit touchant l’enchérissement de toutes choses et le moyen d'y remédier. Paris, 1568!.
Le moyen de remédier au renchérissement de la vie! Comment résister à la promesse séduisante de ce titre? — Voyons donc quelles solutions Bodin apporte aux pro- blèmes, redevenus d'actualité, de la vie chère.
Il établit d’abord que, sans contestation possible, tout a enchéri depuis un demi-siècle. De cette hausse de toutes choses, il trouve quatre causes :
Tout d’abord, l'or et l’argent abondent pour des rai- sons diverses : développement du commerce, particuliè- rement avec le Levant, extension des cultures, fondation de la banque de Lyon par Henri II. « Afriandés par la grandeur du profit » [le taux de l'intérêt était de 10, puis. de 16 et même de 20 °/.], Florentins, Lucquois, Gene-
1. Une autre édition parut en 1574 sous ce titre : Le discours sur l'extrême cherté qui est aujourd'huy en France, présenté à la mère du roy par un sien serviteur. Cité par M. Chauviré : Jean Bodin, p. 516.
AU XVI° SIÈCLE. 81
vois, Suisses, Allemands ont apporté « une infinité d’or et d'argent en France ». La création des rentes sur l’'Hô- tel-de-Ville de Paris a eu le même résultat.
Il y a donc afflux et abondance d’or et d'argent sous Charles IX. — Mais on ignore alors les phénomènes appe- lés de nos jours inflation fiduciaire, saturation fiduciaire, etc. (vocables monstrueux que n’eût pas tolérés la langue de Bodin, quelque éloignée qu’elle soit pour la. pureté de celle d’un Montesquieu !}.
La hausse du coût de la vie est due, en second lieu, aux « monopoles », c’est-à-dire aux manœuvres illicites des syndicats de commerçants, d'artisans et de manœuvres. Le chancelier Poyet avait sagement avisé qu’on devait supprimer les « confréries » qui, sous prétexte de reli- gion, s'occupent en réalité d'intérêts corporatifs! « Mar- chands, artisans et gaignedeniers.. s’assemblent pour assoir le prix des marchandises ou pour enchérir leurs journées et ouvrages. » .
La disette, qui rend les produits rares, est la troisième cause qui en accroît le prix. Elle procède soit des difficul- tés d'importation, soit du « dégat », c'est-à-dire du gas- pillage, qui consiste principalement dans les extrava- gances des modes féminines ou masculines. Que d’étoffe perdue, par exemple, dans un vêtement dont les manches ou les chausses sont « tailladées »!
Enfin, la fantaisie des princes a mis un prix excessif et conventionnel à certains articles. Grands et bourgeois ont suivi leur exemple. N’a-t-on pas découvert, au cours d'un procès, qu'un financier parisien poussait la délica- tesse Jusqu'à envoyer blanchir ses chemises en Flandre, à raison d’un teston par pièce? C’est-à-dire que — au pou- voir d'achat qu'avait alors cette monnaie d'argent — il payait une somme, correspondant actuellement à seize francs, pour le blanchissage d’une chemise! Et pour ache- ver de gâter les prix, il ajoutait à cette somme extrava- gante un large pourboire : « Pour dix botes de chemises, jamais ne donnoit moins d’un teston pour les espingles! »
REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VI. 6
82 LA VIE CHÈRE
Quels sont les remèdes que Bodin recommande pour enrayer ce renchérissement de la vie? — Il ne faut pas son- ger à réduire l'abondance des métaux précieux, pas plus qu’à restreindre la « traite », c’est-à-dire l'exportation.
L’'importation est à encourager, à l'exception de celle des articles de luxe de provenance italienne : atours, par- fums, fausses pierreries..., et poisons.
Surtout, il importe d'organiser le ravitaillement muni- cipal : que chaque ville ait son grenier public, et on ne verra plus « ces monopoles des marchands qui serrent tout le blé et souvent l’acheptent en herbe pour y asseoir le prix à leur plaisir ».
Il faudra ensuite se décider à manger moins de chair, c'est-à-dire de viande, et à la remplacer par une denrée que l’on ne consommait guère, en ce temps-là, qu’en carême : le poisson de mer. Contrairement au préjugé commun, dit Bodin, la marée est excellente dès le mois de septembre et jusqu’en mars, particulièrement le « poisson de la mer Océane, plus grand, plus gros, de meilleur goût que celui de la mer Méditerranée, de quoy Rondelet nous a bien averti en son livre des Poissons ». Que le prince donne l'exemple, qu’il fasse servir de la marée sur sa table : aus- sitôt, grands seigneurs et courtisans, puis tout le menu peuple en mangeront à l’envi. « C’est ainsi qu’Adrian!, Flamand de nation, de pauvre escholier nourri de mer- luz, ayant esté créé pape, par le moyen de son disciple Charles V, comme il aimoit et louoit sans profit le mer- luz salé, tous les courtisans et béguins consistoriaux en mangeoyent, contre leur conscience, pour gratifier Sa Sainteté.. » Lorsque la marée aura été mise ainsi en cré- dit, « le menu peuple, les paysans et artisans auront bon marché de la chair et, par conséquent, la volaille sera aussi à meilleur conte ».
Enfin, il faut réformer les monnaies. Décrier le billon et réduire les monnaies au plus haut titre possible sont
1. Adrien Florisse, né à Utrecht, précepteur de Charles-Quint, élu pape sous le nom d’Adrien VI en 1522.
AU XVI* SIÈCLE. 83
les deux principes d’un long programme de politique monétaire que Bodin expose avec force arguments, dont nos techniciens de la finance pourraient dire la valeur pra- tique.
Restreindre l’importation des articles de luxe, encoura- ger la consommation des denrées communes et de prix modique, organiser le ravitaillement municipal, ces remèdes au renchérissement de la vie sont précisément ceux que préconisent aujourd'hui nos hommes d'État et nos économistes. Le fureteur qui feuillette les ouvrages de Bodin a la surprise de découvrir que ces idées ne sont pas nouvelles, — pas plus que ne sont inédites certaines fantaisies du luxe moderne. Mais, en matière d'économie politique, les idées ne valent que par leur réalisation. Qui trouvera les moyens d'appliquer les remèdes au renchéris- sement de la vie proposés par Bodin aura encore le mérite | d’une invention originale!
Jean PLATTARD.
=—————— (7e
L'HISTOIRE NATURELLE
DANS
L'ŒUVRE DE RABELAIS
{5° article!).
_CHAPITRE VI.
OBSERVATIONS ET UTILISATION.
Nous venons d’exposer les résultats multiples et variés des voyages de Rabelais, dont la vie a été une des plus mouvementées du xvie siècle. Sa curiosité ne connaissait pas de bornes : elle embrassait les êtres et les choses avec le même intérêt, la même sympathie.
Les témoignages abondent.
Le but de ses premiers voyages en Italie a été en premier lieu scientifique, et bien que les résultats qu’il a obtenus dans ce sens n'aient pas répondu à ses efforts, il n’en a pas moins profité pour élargir ses connaissances dans le domaine de la nature. C’est pendant un de ces voyages d’outre-monts que Rabelais a visité la célèbre ménagerie florentine des Strozzi, à laquelle il fait allusion quelques années plus tard dans son Quart Livre. La vue des animaux exotiques, d’une extrême rareté dans la première moitié du xvi: siècle, a été pour lui le commentaire vivant des _ descriptions animées qu'il avait lues et relues dans Pline.
Et plus tard, à chaque occasion qui se présentait, il s’efforçait de compléter ses connaissances théoriques par
1. Voir Revue du XVI- siècle, t. III, p. je à 277; t. IV, p. 39 à 104 et p. 203 à 300; t. V, p. 28 à 74.
L'HISTOIRE NATURELLE DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 85
l’expérience de la vie. Les collectionneurs de raretés zoologiques sont ses amis : chez l’un d’eux, Hans Kle- berger, riche négociant lyonnais, il voit de près un rhi- nocéros, bête presque inconnue à cette époque et que Rabelais ne représente dans l’abbaye de Thélème qu’ «en pincture ». Chez un autre de ses contemporains, Charles des Marais, médecin lyonnais, il prend pour la première fois connaissance réelle du caméléon, . bête alors non moins rare.
Certains des animaux exotiques, par exemple le singe, l’attirent particulièrement et on verra plus bas quel parti notre auteur a tiré de ses observations.
Sa sollicitude pour les petits oiseaux, pour les moi- neaux et les bouvreuils, se manifeste dans plus d’un passage :
Les passereaux ne mangent sinon qu’on leur tappe les queues. Je ne boy sinon qu’on me flatte (1. I, ch. v).
Compere, tout beau, vous faictes rage de humer. Je donne au diesble (dist 1l) tu n’a pas trouvé tes petitz beuvreaux de Paris qui ne beuvent en plus qu'un pinson et ne prenent leur bechée sinon qu’on leurs tape la queue à la mode des passe- reaux (1. II, ch. xiv).
Voici une comparaison prise sur les lapins (1. III, ch. xx) : « Panurge jecta son regard biscle sus Nazdecabre branlant les baulevres comme font les connins mangeans avoine en gerbe ».
Cette autre est une évocation des oiseaux SE palète de la Sèvre Niortaise : « Empalletocqué comme une duppe » (EL. I, ch. xxr), c’est-à-dire engoncé dans son froc comme la tête de la huppe enveloppée par sa double rangée de plumes.
En mentionnant la chouette, Rabelais relève à la fois son penchant au vol et son aspect parfois très avenant.
Panurge ayant rêvé avoir été transformé en tabourin et sa future jeune femme en chouette, Pantagruel interprète ainsi ce songe {1. III, ch. xiv) : « J'entends aussi ne sera de vous faicte métamorphose en tabourin, mais d’elle
86 L'HISTOIRE NATURELLE
vous serez bâttu comme tabour à nopces; ne d’elle en Chouette : mais elle vous desrobbera, comme est le naturel de la Chouette ».
Cependant Panurge l'entend au rebours (1. II, ch. xxx1v): «a Je seray ioyeulx comme un tabour à nopces, tous- jours sonnant, tousjours ronflant, tousjours bourdonnant. Ma femme sera coincte et jolie comme une belle petite Chouette ». |
Le premier trait a été également retenu par Jean Le Maire, dans sa « Second Epistre de l’Amant vert» (Œuvres, t. HI, p. 24) :
Renards trop fins, chouettes larronnesses, Pourceaux gourmans et grives grands yvresses…
Et par Marot, dans une de ses épigrammes (Œuvres, t. Ï, p. 199) :
Quel qu’il soit, il n’est point poete, Mais filz aisné d’une chouette, Ou aussi larron pour le moins.
Quant à la beauté de la chouette, dont le nom garde cette acception dans le langage vulgaire, c’est là une obser- vation bien réelle : « Quelques espèces de strigiens offrent des couleurs très vives, très pures notamment et qui leur donnent une beauté particulière » (Brehm, Oiseaux,
t. Ï, p. 489). | C’est surtout le monde des animaux domestiques! qui a
1. Le réalisme minutieux de Rabelais n’a pas oublié les voix des bêtes familières à l'homme et les cris dont on se sert pour les appeler ou les chasser. Ces curieuses notations sont les premières qu'on ren- contre dans un monument littéraire. Bornons-nous à citer :
« Voyez ce mouton là, il a nom Robin. Robin, Robin, Robin! Dex, bez, bez ! O la belle voix! » (1. IV, ch. vi).
« Mais rr! rrr!rrrr'.. Ho, Robin, rr! rrrrr! Vous n’entendez ce languaige…. » (1. IV, ch. vrr).
«a Hors d'icy, Caphards de par le Diable, hay! Estes vous encore là... Gz7! g777! g7113 ! Davant, davant!» (1. III, Prol. de l’auteur).
« . commencerent crier myault, myault, myault!... comme s'ilz eussent ploré » (1. IV, ch. Liv).
Quant au sourd murmure du singe, voir le passage cité ci-dessous.
N\
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 87
fourni à la langue de Rabelais des images frappantes et originales,
Ses comparaisons, ses proverbes et ses métaphores zoologiques sont en plus grand nombre que chez les autres écrivains du xvi* siècle. Ce qui les distingue spécia- lement ce n’est pas autant leur variété que leur originalité. Les comparaisons et les images tirées de la vie des animaux se rencontrent à toutes les époques, mais celles de Rabelais présentent un cachet personnel très accusé : reflets immé- diats de l'expérience de la vie, elles sont incomparable ment plus vivantes que celles de ses prédécesseurs.
La même remarque s'applique aux proverbes, genre extrêmement fréquent en ancien et en moyen français. Ceux qui se rapportent aux animaux sont très rares et d’une observation banale. Il faut arriver à Rabelais pour trouver dans sa parémiologie zoologique les premiers ré- sultats d'observations personnelles'. Relevons-en quelques aspects.
A. — Animaux domestiques.
Nous allons passer en revue quelques-uns des animaux domestiques dont les faits et gestes ont enrichi la langue de Rabelais d'images prises sur le vif, d'expressions carac- téristiques. |
Cane. — On sait que les canes excellent à nager, elles fendent l'eau avec grâce et plongent avec beaucoup d'adresse. C’est à ce trait que Rabelais fait allusion {1. III, ch. vi) : « Advenent le jour de bataile plus tost se met- troient au plongeon comme canes, avecques le baguaïige, que avecques les combatans et vaillans champions ».
Iena tiré la locution proverbiale faire la cane, se sauver en se jetant à bas ventre, se dérober au danger {l. I, ch. xu1r) : « Par dieu, qui fera la cane de vous aultres, Je
1. Cette originalité ressort avec évidence si l'on compare la méta- phore zoologique dans Rabelais et chez son contemporain et ami, Clément Marot. Voir, sur ce dernier, la monographie de Joseph Mensch, Das T'ier in der Dichtung Marot's, Nauenbourg, 19u6.
88 L'HISTOIRE NATURELLE
me donne au diable si je ne le fays moyne en mon lieu .et l’enchevestre de mon froc! » ..
Après Rabelais, cette locution a été employée par Des Périers et Montaigne (voir Littré); le parler vulgaire dit caner avec le même sens.
Un autre trait de cet oiseau de basse-cour a frappé notre auteur : la cane est craintive et son extrême prudence lui donne un aspect de confusion, de niaiserie. De là (1. II, ch. xvin) : « A laquelle parolle i/7 demourerent tous estonnez comme canes, et ne ausoient seulement tousser! ».
Un dernier trait. Les canes ont toujours le bec en l’eau (L. I, ch. xx1) : « Aussi n’est ce la santé totale de nostre humanité, boyre à tas, à tas, à tas, comme canes : mais ouy bien de boyre matin ».
Guillaume Coquillart avait déjà dit :
Du surplus ne servoit à rien, Fors à boire comme une cane.…
(Œuvres, t. Il, p. 97.)
CHÈvRe. — Son attitude désespérée au moment de l’agonie et de l’avortement ont frappé Rabelais : « Pa- nurge…. tirant la langue tant qu'il povoit, et tournant les yeulx en la teste, comme une chievre qui meurt » (1. II, ch. xx)... — « Nazdecabre leva les œïiz au ciel et les tour- noyoit en la teste comme une chevre qui avorte » (I. III, ch. xx).
Au naturel fantasque de la chèvre, à son allure capri- cieuse, se rapporte (cf. 1. V, ch. xxxix : « À saux de chievre », à bonds) chevreter, s’irriter, proprement se dépiter comme la chèvre, métaphore que l’ancienne langue exprime également par prendre la chèvre : « En lieu de les servir, je les fasche... Advenant le cas, ne seroit ce pour chevreter? » (1. III, Prol.).
L'expression proverbiale estourdy comme un bouc [1. IV, ch. zxvn), ou de bouc estourdy (1. II, ch. x1v), reflète ce
1. On dit, dans le Poitou, « sot comme une cane » (Rolland, t. VI, p. 183).
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 89
même naturel emporté de la bête se précipitant tête baissée devant le danger. .
CHEevar. — Cet animal a joué un rôle considérable dans l'ancienne société française du xue-xrnie siècle. Les chansons de geste en témoignentabondamment*. C'est à cette époque que remontent de nombreux appellatifs : destrier et pale- froi, haquenée et roncin, coursier et limonnier... De même, la nomenclature essentielle relative à la robe (bai, blanc, brun, fauve, etc.}, à l'allure (saut, trot, galop) et surtout à la race : Arabie, Barbarie, Espagne, Gascogne, etc.
C'est de l'Espagne que nous est venu le genet {l. I, ch. x); de l'Angleterre, le guildin (ibid.), et de l'Écosse, le hobin (ibid.) : le premier et le dernier antérieurs à Rabe- lais, le guildin à peu près contemporaini.
Le barbari, ou cheval barbaresque, de l’ancienne langue, a été remplacé par barbe au xvi< siècle {1. I, ch. xx), les che- vaux barbes étant amenés à Marseille des pays de l'Orient (Tripoli, Tunis, Alger, Caire). Les fameux chevaux de Gascogne sont encore représentés chez notre auteur par le lavedan”, alors que le gros cheval de Frise, le frison!, était acheté à la foire de Francfort (1. I, ch. xu) : « Voicy, dist il, les estables que demandez, voylà mon Genet, voylà mon Guildin, mon Lavedan, mon Traquenard, et les
1. Voir Bangert, Die Tiere im altfranzôsischen Etpos, Marbourg, 1885, p. 8 à 121. L'auteur y cite une soixantaine d’appellatiés anciens du cheval, dont un petit nombre seulement avait survécu au . xvi* siècle.
2. Dans une pièce de vers à peu près contemporaine (Montaiglon, Recueil, t. VIII, p. 39), on lit ces rubriques des strophes : L’acque- née. — Le double courtault. — Le haulbin d'Angleterre. — Le jenet d'Espagne... — Le traquenart. — Le guilledin.…
3. Cf. Belleforest, Cosmographie, Paris, 1575, t. I, fol. 267.: « Les monts de Lavedan, tant recommandez pour nourrir les meilleurs chevaux de Gaule, et tels qui surpassent les Espagnols en force et en dexterité. »
4. Cf. Bouchet, Serées, t. II, p. 250 : « Entre tous les chevaux, on estime les chevaux turcs de Natolie, les tartares de Scythie, les Frisons d'Allemagne, les coursiers de Naples, les courtaux de France, les genets d'Espagne, les barbes de Numidie, les haquenées d'Angleterre. »
90 L'HISTOIRE NATURELLE
chargent d’un gros livier, je vous donne (dist il) ce Phry- zon, je l’ay eu de Francfort ».
La Renaissance n’a pas ajouté grand’chose à l'héritage du passé. L'équitation seule a fait de grands progrès, grâce aux maîtres voltigeurs venus de l'Italie. Cette équita- tion perfectionnée' joue naturellement un rôle dans le programme d’éducation de Ponocrate (1. I, ch. xx).
CHIEN. — Les noms des chiens de chasse remontent également à l’ancienne langue : le levrier et le terrier (L IV, ch. xuiv), le vaulitre (1. II, Prol.) et l’hespanol ou épagneul (1 I, ch. x); finalement le chien de monstre ou d'arrêt, qui montre le gibier (1. III, ch. xvi). Rabelais fait en outre mention des chiens corses (dans la Sciomachie) ou chiens de bergers, et du chien basset, sous le nom angevin d’herbault (1. IV, ch. 11) : « .… monter dessuz comme Herbault sus pauvres gens ». Ménage remarque que la comparaison dont se sert ici Rabelais était encore usuelle en Anjou : « Lorsque quelqu'un s'est rué sur un autre, on dit : ZI s’est jetté dessus comme Herbaut sur pauvres gens, parce que ces animaux se ruent ordinaire ment sur les gueux qui vont aux portes des gentils- hommes? ».
Le chien a fourni à Rabelais nombre de comparaisons dont les plus significatives sont tirées de la chasse :
Le goser [des verolez et goutteux] leur escumoit comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toiles (1. IT, Prol.}.
1. Î[l est curieux de constater que, en ce qui touche le cheval, la nouvelle nomenclature de Rabelais est plutôt d’origine livresque : chevaux desultoires, faire de petits popismes (1. I, ch. xx). Pour désigner la robe du cheval, notre auteur se sert, entre autres, de nombreux termes grecs (1. I, ch. x1r).
2. Il est probable qu’en l’employant Rabelais faisait en même temps une allusion plaisante à Gabriel de Puits-Herbaut, un de ses adversaires les plus acharnés. Voir, sur l’origine de ce nom ange- vin de chien, la Revue du XVIe siècle, t. III, p. 25-26.
3. Cf. Nicot (1606) : « Toiles. Ce sont de grandes pieces de toille grosse et espesse, tissue en coutil, bordée de grosses cordes, qui servent pout le desduict des Princes, quand ils veulent enclorré un sanglier pour le courre comme dedans un parc. »
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. gt
Les maroufles le regardoient [Gymnaste].. tirans les langues comme levriers, en attente de boire après... — Vous les eussiez veu firans la langue comme leyriers qui ont couru six heures (1. I, ch. xxuv, et 1. II, ch. nu).
Ce sont vrays chiens de monstres [les vieilles femmes], vrays rubricques de droict (1. IIT, ch. xvi), c’est à dire avisées et de bon conseil.
Quelques traits maintenant de la vie physique et morale du chien. Son habitude de dormir le jour au soleil, pendant la chaleur, fournit un des problèmes proposés à Panta- gruel par ses compagnons (1. IV, ch. Lxut) : « Ponocrates s'estant un peu frotté le front, et sescoué les aureilles, demanda : maniere de ne dormir poinct en chien? — Com- ment entendez vous, dormir en chien? — C'est, respondit Ponocrate, dormir à jeun en hault soleil, comme font les chiens ».
D'autre part, la voracité du chien rencontrant quelque os medullare, décrit au début du roman, trouve son pen- dant dans la contenance à la fois craintive et avide de la bête, qui se retourne de peur d’être surprise et par suite privée du morceau friand {1.T, ch. xxxv) : « Les maroufles.… s’enfuyoient regardant derriere soy comme un chien qui emporte un plumail », c’est-à-dire un aileron d’oie ou de dinde, dont les chiens sont très friandbs.
Ailleurs, Frère Jean, à la vue des belles jeunes filles qui servaient les convives au dîner d’Homenas {l. IV, ch. ui) : « Frère Jean les regardoit de cousté comme un chien qui emporte un plumail ».
De tout temps, la langue a couvert le chien d’opprobre et de mépris. De là, déjà anciennement, le nom de chien appliqué comme une épithète dédaigneuse aux non-chré- tiens, en premier lieu aux musulmans, acception dont on trouve un écho dans Rabelais (1. I, ch. xxxur) : « Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahome- tistes ? »
De. là aussi, comme terme de dénigrements :
Puys demande Pantagruels : « Quelz gens habitent en ces
92 L'HISTOIRE NATURELLE
belle tsle de chien? » {[l’isle de Chaneph]. — Tous sont, respon- dit Xenomanes, hypocrites, hydropicques.. (1. IV, ch. Lxiv).
De cestuy monde rien ne prestant ne sera qu’une chienerie (1. III, ch. 1m).
Des différentes variétés de chiens, les mâtins reviennent fréquemment dans Rabelais LES tire de leur nom ces emplois métaphoriques :
1° Gros, énorme, en parlant des choses :« Apporte ce grand mastin de pasté jambique ou janbonique » {I. IV, ch. xx).
2° Cruel, tyran, épithète donnée tantôt aux sbires ou suppôts : « Ces mastins Chicquanous.… » :1. IV, ch. xru), tantôt aux moines (|. III, Prol.…., « ces mastins Cerbe- ricques.. ») qui poursuivent les hérétiques, comme les mâtins font la chasse aux sangliers; et finalement aux maris jaloux et tracassiers, « … rassotez mastins…. » (1. Ï, Ch. Liv).
39 {[roniquement) paillard, luron : « Accurse, Balde, Bartole... et autres vieux mastins » {]. I, ch. xL). — « Semi- ramis, Pasiphaë, Egesta.…. et autres telles mastines » (1. III, ch. xxx1v).
CHaT. — Des animaux domestiques, c’est le chat qui a fourni à notre auteur le plus grand nombre d'images. Ces créations rabelaisiennes ont joui d’une faveur particulière et sont restées dans la langue.
Rappelons tout d’abord quelques variétés de chat men tionnées par Rabelais :
Chat de mars, c'est-à-dire né au mois de mars, regardé" comme excellent en Anjou {l. I,ch.xm, etl. IV, ch. xxxui).
Chat garannier, chat appelé aujoud'hui haret, chat domestique qui s’est retiré dans les bois et les garennes et y vit du gibier : les chats garanniers sont envisagés : (L V, ch. x1) comme « les collatéraux » de Grippemi- naud.
Chat soubelin, c'est-à-dire à poil long et soyeux (comme
1. Paul Sébillot, Le Folklore de France, t. III, p. 82.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 93
la zibeline), sorte d’angora. Affolé par le bruit, Panurge remonte sur le pont avec un grand chat attaché à ses jambes (I. IV, ch. Lxvn), un chat soubelin!, que Rabelais appelle plus loin le « celebre chat Rodilardus ».
En passant aux images tirées de la vie physique ou morale du chat, remarquons que plusieurs noms patois et enfantins de la bête ont acquis, en passant en français, des sens métaphoriques qui ont fait oublier leur humble origine. Citons en premier lieu les suivantes qui sont en partie antérieures à Rabelais, mais qu’il a enrichies à son tour d’acceptions et nuances nouvelles. Ce sont les notions de :
1° Vagabondage. Le chat est le « rôdeur » par excellence; de là dès la fin du xv° siècle, maraud, gueux, vocable qui n'est que le nom du matou dans les patois du Centre (Cher, Indre, Creuse). Le mot se lit dans la « Quatriesme Repeue franche des souffreteux » (attribuée à tort à Villon) :
Quant est d'argent, je n’en ay point, Atlin de le dire tout hault. Comment! m’en 1rai je en pourpoint, Et desnué comme un marault3?
Chez Rabelais, le terme a cette triple acception :
a. Gueux, mendiant : « Et attendu le comete de l'an passé, mourra à l’hospitat un grand marault tout catar- rhé et croustelevé » (Pant. Progn., ch. in);
b. Coquin, vaurien : « Que sacrifient... ces maraults à leur Dieu Ventripotent? » (1. IV, ch. Lx);
1. Voir, sur soubelin et ses acceptions métaphoriques chez Rabe- lais et les écrivains du xvi° siècle, notre notice dans la Kev. Et. Rab., t. X, p. 475 à 470, et Revue du XVI° siècle, t. 1, p. 506 à 507.
2. 11 est probable que le synonyme mareux de la ballade en jar- gon de Villon :
Gueux affinez, allegrins et flouars, Mareux, arves…
remonte à la même origine provinciale : en effet, à Noyon, mareux est le nom du matou (Corblet).
94 L'HISTOIRE NATURELLE
c. Rustre, lourdaud : « … ces maraulx (Chicqua- nous... » (1. IV, ch. xu).
Le synonyme maroufle, qu’on lit pour la première fois chez notre auteur, est également le nom vendéen du chat mâle. Rabelais s’en sert fréquemment avec les diverses acceptions de maraud, surtout avec les deux dernières : « Je croy que ces marroufles veulent que je leur paye icy ma bien venue » {l. I, ch. xvui) et « les marroufles de Ja ville battoient les escholiers » {L. II, ch. v).
2° Contenance à la fois orgueilleuse et insinuante, semblable à celle du chat qui fait le gros dos, en guise de menaces ou en quête de caresses. L'expression faire du grobis, faire le présomptueux ou l’entendu, prendre l'air de grand seigneur ou de grave personnage, est fréquente au xve siècle, plus rare dans la première moitié du xvie. Rabelais l’emploie dans ce passage (1. II, ch. xxx) : « Je veiz maistre Jean le Maire qui contrefaisoit du pape, et à tous ces pauvres roys et papes de ce monde faisoit baiser les piedz et en faisant du grobis leur donnoiït sa benedic- tion ». |
Le terme grobis, c'est-à-dire gros bis, est un des noms vulgaires du chat! mâle, proprement gros chat, bis étant une appellation enfantine de la bête, d'après son cri (aujourd’hui, à Montbéliard, bss-bss ! à Saint-Pol, pss-pss /). De là le sens de « gros bonnet », encore transparent dans ce passage de Rabelais (1. III, ch. xx) : « Ton frocetton domino de grobis... ».
Son synonyme amplifié, raminagrobis, signifie littérale- ment gros chat qui ronronne (Vosges, raminer, ron- ronner) : c'était encore, au xvue siècle, le nom du chat mâle en Lorraine et à Paris (sous la forme rominagrobis), comme l’attestent Le Duchat et le Trévoux. Ce nom figure déjà dans une formulette calligraphique du xve siècle, et l'expression faire du raminagrobis, synonyme de faire
1. De là l’acception libre de « sexe » que grobis a dans un pas- sage du Mistere de la Passion de 1490, passage cité par Fr.-Michel dans ses Études sur l'argot, v° bis.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 95
du grobis, se rencontre assez souvent aux xve-xviesiècles!. Rabelais, qui ignore cette dernière expression, donne à raminagrobis ces deux acceptions :
a. Magistrat? revêtu de son hermine (comme le chat de sa fourrure) : « Chaffoureus de parchemin, Notaires, Ra- minagrobis, Portecolles, Promoteurs... » (Pant. Progn., ch. v).
b. Gros bonnet, grand seigneur. Rabelais donne le nom de Raminagrobis (1. III, ch. xxi1) à « ung vieil Poëte fran- çois » qui est vraisemblablement, suivant l’heureuse con- jecture d’Abel Lefranc?, Jean Le Maire de Belges qu’Épis- témon aperçoit dans l'autre monde {I. II, ch. xxx) faisant du grobis et donnant sa bénédiction aux papes et rois de la terre.
Ce sens, particulier à Rabelais, a fait fortune, ayant été adopté par plusieurs écrivains de l'époque : Du Fail, Cholières, Brantôme, etc.
3° Hypocrisie, image par exellence du chat, cet ani- mal « doux, bénin et gracieux ». Chez Rabelais, cette notion est représentée par ces trois vocables se rattachant au félin :
Chattemite, composé synonymique dont les éléments
1. Voir ce texte et les témoignages contemporains sur grobis et raminagrobis dans notre article de la Rev. Et. Rab., t. IX, p. 275 à 282, et Revue du XVI: siècle, t. 1, p. 505 à 506.
2. Les avocats et les notaires ont été de tout temps ainsi représen- tés. Le satirique picard Gautier de Coincy, parlant des hommes de loi du xm° siècle, dit (Miracles, éd. Pocquet, v. 602) :
« Chascuns veut avoir en corsée Chappe vaire, chappe fourrée Et chapel avoir de bonnet. »
Clément Marot, dans son I°" Coq-à-l’âne (1532) :
« Porte bonnetz carréz ou rondz, Ou chapperons fourrez d'hermine.…. »
Et la Satyre Ménippée, à propos de juristes (p. 127) : « Il faut aller saccager ces chaperons fourrez de la Cour de Parlement, qui se meslent des affaires d’Estat, où ils n’ont rien que veoir. »
3. Revue du XVI° siècle, p. 144 et suiv.
96 « L’HISTOIRE NATURELLE
constitutifs reviennent déjà dans le Romant du Renart :
Por le grant engin et por l’art Est le gorpille Richeut dite : Se l’une est chatte, l'autre est mite; Moit a ci bonne compaignie, Et l’une et l’autre senefie. (Éd. Martin, t. IL, p. 330.)
Ce dernier nom enfantin est le primitif de mitou, matou. Rabelais l’emploie souvent au sens d’hypocrite et lui donne toute une progéniture, des femmes et des petits (1. IV, ch. cxv) : « Là — dans l’île de Chaneph — sont belles et joyeuses hypocritesses, chattemitesses, hermi- tesses, femmes de grande religion. Et y a copie de petitz hypocritillons, chattemitillons, hermitillons ».
Cette acception d’hypocrite remonte au xv° siècle, mais Marot et Rabelais l’ont spécialement appliquée aux théo- logiens et moines. Le premier, dans la Quatrième épître du coq-à-l’âne, appelle la Sorbonne « la saincte chattemite »; maître François en use fréquemment comme épithète des « diables engiponnés », c’est-à-dire des moines de toutes couleurs (1. IV, Prol. anc.) : « Tous les vieux quartiers de luneaux cafars, cagots.. chattemittes ».
On se rappelle les vers de La Fontaine :
C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras. (Fables, 1. VII, fable 16.)
Mitouflé, moine enveloppé dans son froc comme le chat dans sa fourrure (1. I, ch. Liv). C’est un dérivé de mitoufle, chat, nom parallèle à maroufle. Le moyen français en a
1. Cf. Mistere du Vieil Testament, t. IV, p. 346 :
Hellas! et quel notable frere! Comment il fait la chatemitte ! Il a ceste parolle dicte,
Affin qu’on die qu'il est piteux.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 97
tiré mitouflet, hypocrite, mot familier aux Mystères du ÆX Ve siècle, sens parallèle à mitouin, et la langue moderne le composé emmitoufler, envelopper de fourrures ou d’étoffes douces et moelleuses.
Mitouard, c’est-à-dire gros matou (1. V, ch. xiv) : « Grip- peminaud marie une sienne Chattefourrée avec un gros Mitouard, chat bien fourré... » Au sens propre, le mot se rencontre dans un pamphlet dirigé contre Marot, vers 1537!. Forme amplifiée de mitou, matou, qu’on lit souvent dans les Serées de Bouchet {t. III, p. 56) : « Ce mitouart emportoit mes lapereaulx ».
Pattepelue, à la patte poilue {l. IT, ch. xi1 : « Lycaon patepelue ») et semblable au chat qui fait patte de velours, épithète appliquée aux moines : « … aux papelards, burgots, patepelues.…. », 1. IV, Prol. anc.
Cette acception est attestée pour la première fois chez Rabelais d’où elle passa chez du Fail. Celui-ci, dans le XVIIe des Contes d’Eutrapel, en parlant d’un évêque, a prud’hom hypocrite », le présente eomme « surpassant en humilitez, chatemites et pates pelues tous les moynes du mont Athos ».
C’est au Ve Livre que ces images tirées du chat prennent un développement considérable et y atteignent la valeur de types ou de symboles. Qui ne connaît les figures représentatives des Chafourrés et de Grippeminaud? Ce sont là des portraits d’un puissant relief qui se sont imposés à l'imagination et ont fait le tour de la langue.
Grippeminaud, comme les variantes ultérieures, signifie grippe-minet, c'est-à-dire attrape-minets ou trompe-niais, épithète qui convient assez bien au juge suprême des Chats fourrés. Un des seigneurs de Picrochole porte déjà ce nom (L I, ch. xzvri): « Les nouvelles de ces oultraiges feurent sceues par toute l’armée, dont plusieurs commencerent murmurer contre Picrochole, tant que Grippeminault \uy dist : Seigneur, je ne sçay quelle yssue sera de ceste entre- prinse ». |
1. Voir Ém. Philippot, dans Rév. Ét. Rab.,t. V, p« 140. REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 1
98 L'HISTOIRE NATURELLE
Le sens primordial du mot se retrouve dans une for- mulette traditionnelle que cite le Moyen de parvenir (ch. Lxu et cix) sous la forme « gripeminaut sans rire ». Ce jeu enfantin est analogue à celui de la « Bête qui monte » : les mères, pour amuser les petits enfants, les chatouillent en répétant : Grippeminaut! grippeminaut ! Une formulette poitevine! correspondante le remplace par : « Minet, minet, d'où viens-tu? » paroles qu’on prononce en chatouillant la main de l'enfant.
Ajoutons que le nom en question, avec son sens rabelai- sien, figure déjà dans l'inscription mise sur la grande porte de Thélème (1. I, ch. ziv)? :
Cy n’entrez pas, vous, usuriers chichars Briffaulx, leschars, qui tousjours amassez, Grippeminaux, avalleurs de frimars..
L'auteur ne consacre pas moins de cinq chapitres, du xre au xvie, à décrire ces monstres de la corruption et de l'injustice.
Voici les Chafourres dont l’auteur trace en couleurs sombres une image effrayante :
Les Chats fourrez sont bestes moult horribles et espouven- tables ; ils mangent les petits enfans et paissent sus des pierres de marbre... Ils ont le poil de la peau non hors sortant, mais au dedans caché, et portent pour leur symbole et devise toùs et chascun d’eux une gibbeciere ouverte, mais non tous en une maniere, car aucuns la portent attachée au col en escharpe, autres sus le cul, autres sus la bedaine, autres sus le costé et le tout par raison et misterc. Ont aussi les griphes tant fortes, longucs et asserées que rien ne leurs eschappe, depuis qu'une fois l’ont mis entre leurs serres. Et se couvrent les testes aucune fois de bonnets à quattre gouttieres ou braguettes, autres de bonnets à revers, autres de mortiers, autres de caparassons mortifiez (1. V, ch. x1).
1. Grippeminon, dans Cholières, et grippemini, dans Philibert Le
Roux. 2. Pineau, Folklore du Poitou, p. 469.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 09
Ces Chatz fourrez personnifient les gens de la justice, les juges vénaux et leurs suppôts, les magistrats recouverts d’hermine et vivant de corruption. Leurs femmes les Chattes fourrées, sont tout aussi rapaces et leurs méfaits sont abhorrés par leurs propres enfants, les Chat four- rillons.
Plus hideux est encore le tableau que Rabelais trace de Grippeminaud, « l’archiduc des Chatz fourrez », et de la fapinauldiere, la salle de son tribunal :
Le pis fut quant passasmes le Guichet. Car nous fumes presentez pour avoir nostre bulletin et descharge devant un monstre le plus hideux que jamais fut descrit. On le nommoit Grippeminaud. Je ne vous le sçaurois mieux comparer qu’à Chimere ou à Sphynx et Cerberus ou bien au simulacre d’Osi- ris, ainsi que le figuroient les Egyptiens par trois testes ensemble joinctes, savoir est d’un lyon rugient, chien flattant et d’un loup baislant, entortillées d’un dragon soy mordant la queuë et de rayons scintillans à l’entour. Les mains avoit plaines de sang, les griphes comme de harpye, le museau à bec de corbin, les dens d'un sanglier quadrannier, les yeux flam- boyans comme une gueule d’enfer, tout couvert de mortiers entrelassez de pillons, seulement apparaissoient les griphes.
L'auteur continue, sur le même ton violent, à nous décrire la justice Grippeminaudière et, ajoute-t-il, au sortir de l’horrible guichet, il fallait faire « des presens seigneriaux » tant à la dame Grippeminaulde qu’à toutes les Chattes Fourrées.
Ces descriptions grotesques contrastent singulièrement avec la satire indulgente dont notre auteur avait antérieure- ment parlé des juges, de la longueur indéfinie des procès et du caractère aléatoire des jugements. Il faut tenir compte, pour en expliquer la raison, de ses impressions de plus en plus pessimistes provoquées par les persécu- tions acharnées de ses ennemis qui en voulaient à la fois à sa personne et à ses écrits. Son optimisme faiblit graduel- lement. Ce crescendo de l’indignation rabelaisienne contre le fanatisme et la procédure judiciaire du temps a par-
100 L'HISTOIRE NATURELLE
couru diverses étapes qu’on peut suivre dans les Prologues des derniers livres de Pantagruel :
Des Caphars encores moins. Pourquoi? Pource qu’ilz ne sont de bien, ains de mal ‘et de ce mal duquel journelle- ment à Dieu requerons estre delivrez, quoy qu'ilz contre- facent quelques foys des gueux. Oncques vieil cinge ne feit belle moue. Arriere, mastins. Hors de la quarriere, hors de mon Soleil, Cahuaïlle au Diable (1. III, Prol.).
Caphards, Cagotz, Matagotz, Botineurs, Papelards, Bur- gotz, Patespelues, Porteurs de Rogatons, Chattemites, ce sont noms horrificques seulement oyant leur son. À la pro- nonciation desquelz j'ai veu les cheveulx dresser en teste de vostre noble ambassadeur. Je n’y ay entendu que le hauit Allemant et ne sçay quelle sorte de bestes comprenez en ces denominations. Ayant faict diligente recherche par diverses contrées, n’ay trouvé homme qui les advouast, qui ainsi tolerast estre nommé ou designé. Je presuppose que c’estoit quelque espece monstrueuse de animaulx barbares au temps des haultz bonnetz..… Si par ces termes entendez les calum- niateurs de mes escripts, plus aptement les pourrez vous nom- mer Diables... Ceulx cy ne sont (proprement parlant) diables d'enfer. ]1z en sont appariteurs et ministres. Je les nomme diables noirs, blancs, diäbles privez, diables domesticques (1. IV, Prol. anc.).
Et dans son épitre au cardinal Odet de Châtillon, qui a fait obtenir à Rabelais un privilège royal pour ses livres :
La calumnie de certains Canibales, misantropes, agelastes, avoit tant contre moy esté atroce et deraisonnée qu’elle avoit vaincu ma patience et plus n’estois deliberé en escrire un iotta. Car l’une des moindres contumelies dont ils usoient estoit que telz livres tous estoient farciz d’heresies diverses... Quelques mangeurs de serpens qui fondoient mortelle hœresie sus un N mis pour un M par la faulte et negligence des imprimeurs.
Citons encore la finale de l’apologue de Physis et Anti- physis :
Celle ci depuys engendra les Matagotz, Cagots et Papelars, les maniacles Pistoletz, les demoniacles Calvins imposteurs
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. IOI
de Geneve, les enraigez Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chat- temites, Canibales et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de Nature. |
Rappelons, en outre, que le re" mars 1552, le Parlement, à la requête de la Sorbonne, avait condamné le Quart Livre, et, en octobre de la même année, le bruit circulait à Lyon de l’incarcération de Rabelais.
C'est probablement à cette époque que remontent les chapitres que nous venons de citer du Velivre où la raille- rie inoffensive de jadis a cédé la place à la sanglante satire. Quelques années auparavant, le gentil Marot avait senti les premières griffes de la calomnie et avait été enfermé au Châtelet qu’il a décrit en couleurs sombres dans son Enfer (publié en 1542). On y voit, assis à son aise, le juge Rhadamantus :
Plus enflammé qu’une ardente fournaise, Les yeux ouverts, les oreilles bien grandes, Fier en parler, cauteleux en demandes, Rebarbatif quand son cueur il descharge ; Bref, digne d’estre aux Enfers en sa charge.
Toutes les horreurs y abondent. Le poète compare les procès à des serpents qui, de petits, deviennent grands et félons :
Ce sont serpents enflez, envenimez, Mordans, mauldictz, ardans et animez, Jettans un feu qu’à peine on peult estaindre, Et en piquant dangereux à l’attaindre,
. Car qui en est piqué ou offensé Enfin demeure chetif ou insensé.
Il existe plus d’une analogie entre la fapinaudière de Rabelais et l'Enfer du gentil poète. Même äpreté de ton, même sarcasme indigné contre les horreurs de la procédure Judiciaire.
Les figures monstrueuses tracées par Rabelais ont fait le tour des âges et ont été consacrées par un usage séculaire.
102 | L'HISTOIRE NATURELLE
B. — Animaux exotiques.
Le singe est le seul animal exotique qui ait suggéré des images; il a fourni à notre auteur une ample provision métaphorique.
La nomenclature simienne, chez Rabelais, est d’une abondance et d’une variété extraordinaire. Toutes les époques y ont fourni leur contingent, l’Antiquité comme _le Moyen âge; comme la Renaissance; mais, en fait, il ne semble avoir réellement connu que la guenon des bate- leurs (qu’il appelle tantôt cinge et tantôt matagot) et le ma- got (désigné aussi par marmot), qu’il avait pu observer soit à la ménagerie florentine soit à des exhibitions foraines.
Nous avons déjà étudié en détail tout ce qui touche aux noms de singes chez Rabelais; il nous reste à montrer le parti qu’il en a su tirer en observant les faits et gestes des variétés qu'il a pu personnellement connaître.
Quelques traits physiques tout d’abord.
Ce qui frappe l'observateur, en regardant un singe, c’est le continuel remuement de ses lèvres pendantes; Rabelais en a tiré des comparaisons fréquentes, à propos des gestes bizarres de la Sibylle de Panzoust, de ceux de Panurge en présence de Nazdecabre, et finalement de la contenance piteuse de Panurge pendant la Tempête :
Que signifie ce remuement de badiguoinces? Que pretend ceste Jectigation des espaulles? À quelle fin fredonne elle des babines comme un Cinge demembrant Escrevisses? (1. III, ch. xvni).
A la neuviesme, remist les paulpieres des œ1ilz en leur posi- tion naturelle, aussi feist les: mandibules et la langue, puis jecta son reguard biscle sus Nazdecabre, branlant les bau- levres comme font les Cinges de sejour (1. III, ch. xx).
Et, remuant les babines comme un Cinge qui cherche poulz en teste, tremblant et clacquetant des dens, se tira vers frere Jan, lequel estoit assis sus le portehauban de tribort, et devo- tement le pria avoir de luy compassion (1. IV, ch. Lxvur).
En second lieu, et comme suite du geste précédent, le
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 103
murmure sourd qu'ils poussent, leur claquement fréquent des dents qu’on a plaisamment comparés à une prière (L IV, ch. xv) : « Le Records joignant les mains sembloit luy en requerir pardon, marmonnant de la langue, mon, mon, mon, vrelon, von, von : comme un marmot ».
De là : ù
Marmotter, parler entre ses dents (comme les marmots ou singes), verbe qui n’est pas attesté antérieurement à Rabelais'. Frère Jean ennuyé du radotage de Panurge, apeuré par la tempête, s'écrie indigné (1. IV, ch. xx) : « Teste Dieu plene de reliques, quelle patenostre de cinge est ce que tu marmottes là entre les dens? »
Dire la patenostre du singe, grommeler de colère (comme les singes fàchés) : « Gargantua disoit la patenostre du cinge, retournoit à ses moutons » {l. I, ch. xi1).
Autres comparaisons tirées des contenances grottesques de l’animal :
Ces parolles achevés, Juppiter, contournant la teste comme un cinge qui avalle pillules, feist une morgue tant espouvan- table que tout le grand Olympe trembla (1. IV, Prol.).
Panurge restoit de cul sus le tillac, pleurant et lamentant. Frere Jan l’apperceut passant sus la coursie et luy dist : « Par Dieu, Panurge le veau, Panurge le pleurart, Panurge le criart, tu ferois beaucoup mieulx nous aydant icy que là pleurant comme une vache, assis sus tes couillons comme un magot » (L IV, ch. xx).
Allusion à l’amour aveugle de la femelle du singe pour ses petits (1. IV, ch. xxxn) : « Et (comme vous sçavez que ès cingesses semblent leurs petits cinges plus beaulx que chose du monde) Antiphysie louoit et s’efforçoit prouver
1. « Marmotter, observe Ménage, estune métaphôre tirée des singes qui semblent parler entre leurs dents. » Henri Estienne était déjà de cet avis : « Marmotter, Gallis garrulare, factum ex animalis voce ut ex proprietate naturæ dicunt fureter. »
C'est le contraire qui semble être vrai : Marmotter est le primi- tif de marmot (comme marmouser de marmouset), et le fait que ce verbe n’est attesté qu'au xvi° siècle pourrait bien être un simple hasard. |
104 L'HISTOIRE NATURELLE
que la forme de ses enfans plus belle estoit et advenente, -que des enfans de Physis ».
Quant aux images tirées de la vie morale du singe, elles représentent les notions de :
1° Singerie, tromperie, le singe passant pour malin et traître (1. II, ch. x) : « N'est-ce le mieulx ouyr par leur vive voix leur debat, que lire ces babouyneries icy, qui ne sont que tromperies, cautelles diabolicques de Cepola, et subversions de droict? »
2° Confusion, ébahissement analogue à celui du singe qui reste interdit quand on lui retire une friandiset, ce que Rabelais exprime par faire quinaud quelqu'un, l’évincer en argumentant, en discutant, locution dont il use fréquem- ment et qu’il a empruntée au monde des écoliers :
Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussard de vin breton si je vous fois quinault en ce propos ? — Ouy vrayement, dist Grandgousier (1. I, ch. xm).
Nonobstant leurs ergotz et fallaces, il les feist tous quinaulx et leurs monstra visiblement qu’ils n’estoient que veaulx engi- ponnez (1. IF, ch. x).
Comment Panurge feist quinault l’Anglois qui arguoit par signes (1. IE, ch. xrx).
Mathurin Cordier note expressément, vers la même époque, cette locution comme usuelle dans les collèges de Paris : « Victus est extrema questione. ZI a esté quinault le dernier », à côté de : « Fuit victus in magna quina. Zl a esté victus à la grand quine. Victus fuit summa disputa- tione vel in supremo certamine? ». Ce dernier terme, quine au sens de « disputation », signifie proprement -« singerie » (cf. quine-mine), ce genre de débats étant accompagné de force gesticulations.
1. Cf. marmot, avec ce même sens de confus, dans la « Farce du gouteux », où le varlet répond au chaussetier (Anc. Théâtre, t. Il, p. 183) :
Pardé, de ce suis bien marmot, Il n'entend pas ce que je dy.
2. De corrupti sermonis emendatione, 3° éd., Paris, 1533, p. 99 et 100.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 105
»
3° Hypocrisie, sens figuré qu'on rencontre pour la première fois chez Rabelais qui assimile les prières machi- nales des moines aux patenôtres que les singes marmottent entre leurs dents (1. I, ch. x) : « I1z marmonnent grand renfort de legendes et pseaulmes nullement par eux enten- duz. I1z content force patenostres entrelardees de longs Ave Mariaz, sans y penser ny entendre. Et ce je appelle mocque dieu, non oraison » :
Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieux matagotz, marmiteux boursouflez, Torcouls, badaulx plus que n'estoient les Gotz Ny Ostrogotz, precurseurs des magots, Haires, cagotz, caffars empantouflez..
Dans un chapitre célèbre de son Gargantua, le xLe, Rabelais établit, par toute une série de rapprochements ingénieux, un parallélisme complet entre le singe et le moine !. Non seulement les grimaces des singes rappellent les moines se démenant et gesticulant dans leurs chaires, mais il compare encore l’inutilité du singe à celle de la vie monacale et relève nombre d’autres analogies qu’il énu- mère dans le susdit chapitre intitulé : « Pourquoy les Moines sont refuys du monde ».
Il est probable (comme nous l’avons supposé ailleurs) que le sens métaphorique de magot et matagot, appli- qué aux moines, a subi l'influence analogique de bigot et cagot, à la finale identique. Quoi qu'il en soit, c’est après notre auteur que les termes, ainsi compris, ontété employés par Marot et Ronsard.
Ces images sont empreintes, on le voit, de la person- nalité de Rabelais. Elles ont longtemps joui d’une vogue considérable et font depuis partie intégrante du trésor de la langue nationale.
1. Érasme avait d'ailleurs déjà fait le même rapprochement :. « Videtis simium assidentem ægrote in veste franciscana… » Collo- quia, p. 419. Voir, pour d’autres passages, Thuasne, Etudes sur Rabelais, p. 45 à 47.
2. Voir Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 148 à 151.
3, Ces textes se trouvent allégués, dans l’article précité, p. 150.
106 L'HISTOIRE NATURELLE
CoNCLUSION.
Arrivés au terme de cette longue recherche, essayons d’en ressaisir les traits caractéristiques.
Le premier qui frappe, dans le vaste domaine que nous venons de parcourir, c’est l’universalité qui est le cachet même du génie de Rabelais. En ce qui touche l'histoire naturelle, son œuvre nous présente un tableau à peu près complet. Aucun fait saillant, d'ordre historique ou social, ne semble avoir échappé à son intelligence ouverte, à sa curiosité insatiable'. Il avait tout lu et tout retenu. Sa mémoire est prodigieuse. La vaste encyclopédie de Pline, il la savait par cœur et on s'aperçoit à ses lapsus qu'il la citait parfois de mémoire.